vendredi 9 novembre 2012

Histoire du hasard en Occident

Les essais sur le hasard, comme le note Jean-Marie Lhôte en introduction, sont suffisamment rares pour que celui d’un ludologue retienne l’attention. Or, bien que l’objectif d’une histoire ne soit pas de disserter sur le concept de hasard, on peut s’attendre à ce que l’évolution de sa conception à travers les âges en constitue la matière principale. Pourtant dès l’introduction, la grille de lecture appliquée est celle des différentes acceptions de la définition du dictionnaire : le hasard comme cas fortuit ou risque (casus), le hasard comme volonté divine (fortuna), le hasard comme chance (alea) et le hasard comme sort aveugle (fors). (p. 9). Ce découpage quaternaire est ensuite appliqué à la chronologie qui débute dans l’Antiquité avec l’homme hasardeux, se poursuit avec l’homme de destin au Moyen Âge, l’homme improbable à partir de la Renaissance pour donner naissance à l’homme téméraire contemporain. Cette vision téléologique du hasard, qui évoluerait au fil du temps, s’appuie essentiellement sur des exemples que l’auteur se plaît à faire rentrer, avec plus ou moins de bonheur, dans ses catégories au travers d’innombrables exemples tirés de sa culture personnelle.

Or, au fil des pages, on reste perplexe devant la méthode utilisée : en quoi multiplier les exemples de hasard nous renseigne sur lui ? N’était-ce pas évident dès le départ que le hasard serait partout et n’appartiendrait à aucune époque ? Plutôt que de tenter d’appliquer, comme le fit Caillois en son temps, une grille de lecture à la nature du hasard, n’aurait-il pas été plus pertinent de s’interroger sur sa fonction ? Si bien qu’en plus de 200 pages, on constate certes la richesse du sujet, mais on n’apprend que peu de choses sur lui. Jean-Marie Lhôte est parti du principe que le hasard existait, sans se demander si ce n’était pas d’abord nous qui lui donnions une réalité, par l’ignorance de ses causes qui n’en feraient qu’une conséquence. Or qu’on le considère comme risque ou comme chance, au service d’une volonté supérieure ou désespérément aveugle, sa nature est une et ne dépend que du regard que l’on pose sur lui. Tout simplement parce qu’il n’est autre que le regard humain qui l’isole en tant qu’événement incompréhensible (donc fortuit) au sein d’une myriade d’événements découlant les uns des autres.

Ce constat Jean-Marie Lhôte ne le fait malheureusement pas, si bien que ses exemples qui font du hasard l’un des sens et des moteurs de l’histoire apparaissent comme borgnes et vains. Le hasard est partout où l’on veut bien le voir, donc nulle part en particulier. Pourtant, selon la classification proposée, il y avait matière à faire de ce regard la condition même de l’existence humaine : celle du choix dont le ludologue sait toute l’importance dans le jeu. Car sans incertitude pas de risque, donc pas plus de fatalité que de chance, encore moins de témérité. Or, quand bien même l’homme ne serait né qu’avec une chance sur mille milliards d’exister, et que ses décisions seraient dictées à 99% par l’instinct de survie, il reste un interstice qui fait de lui un être humain : sa liberté, et cette liberté est celle de choisir, de saisir sa chance, en un mot : de jouer.

On regrettera que le style de l’auteur, d’habitude si lyrique, n’ait pas produit ces beaux passages dont il a le secret. Alors on se consolera avec ce mot de la fin que l’on doit à Stéphane Mallarmé : « Jamais un coup de dé n’abolira le hasard. » En effet, toute partie n’est, comme son nom l’indique, que l’exploration d’une configuration particulière de la constellation du jeu dans l’univers de tous les jeux possibles, bref une infime partie du grand jeu existentiel et de notre créativité. Et c’est rétrospectivement au regard de celle-ci que nous donnons à cet infini de possibilités ludiques le nom de hasard, condition de tout choix, donc de notre identité d’humain autant que de joueur : d’homo ludens.

Histoire du hasard en Occident de Jean-Marie Lhôte, Berg International, 244 pages, 19 €. 

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