mardi 1 octobre 2013

L’esprit du jeu chez les Aztèques

Thèse de doctorat, L’esprit du jeu chez les Aztèques est un curieux ouvrage, aussi paradoxal que son contenu. En effet celui-ci minimise, voire nie, non seulement le caractère ludique de la société aztèque : « Une société se projette dans les jeux qu’elle engendre. Réciproquement, le jeu exprime les ressorts de la civilisation qui le porte. Aussi, l’absence de jeu de compétition chez les aztèques est-elle compréhensible : (…) Compétition implique ‘‘vedettisation’’, culture du champion. Les jeux agoniques permettent à un individu de s’élever au-dessus de la masse, de conquérir une aura d’être supérieur, de prouver l’originalité de son tempérament ou de sa personnalité… Or c’est précisément ce qu’interdit le système aztèque : il est inconcevable de songer échapper à son destin, de penser un jour pouvoir sortir du rang. » (p. 170-171) mais l’auteur nie aussi la possibilité de définir le jeu : « Il faut se résigner : l’indéfinition préalable au jeu est nécessaire. Il serait même impossible, méthodologiquement, de proposer en guise de prolégomène une définition obtenue in-fine, au terme de l’analyse. Le jeu est mouvement, déplacement perpétuel ; son existence relève du provisoire. Or définir le provisoire, ce serait rendre le provisoire définitif ! Manifestement c’est une impossibilité logique. Le jeu n’est jamais définitif. En d’autres termes il est toujours assujetti à l’indéfinition. » (p. 14) Et ce, tout en usant des catégories de Roger Caillois (hasard, imitation, compétition, vertige) comme fil conducteur.

Cette contradiction est superficiellement résolue par le rapprochement entre le caractère paradoxal du jeu et de la mentalité Aztèque : « D’autre part, et surtout, aucune définition, qu’elle soit positive ou négative, ne peut considérée comme valable… précisément parce que le positif et le négatif ne sont pas chez les Mexicains des coefficients définitifs. Les Aztèques ont des catégories ludiques à mi-chemin du jeu et du non-jeu. Le jeu n’a pas réellement d’extérieur. » (p. 14) mais étrangement, dédier un ouvrage à ce qui est déclaré dès l’introduction différent, voire absent, dans la civilisation choisie ne semble pas déranger l’auteur. Or cette impossibilité du jeu pour les Aztèques n’est jamais explorée comme étant un moyen de percer le jeu à jour (sinon à prétendre qu’il est paradoxal), quitte à le faire de manière inédite, pas plus que d’explorer les conséquences de cette particularité de la civilisation Aztèque, sinon à déclarer qu’à l’époque de la colonisation par les Espagnols, la société aztèque est en passe de se gripper, semble-t-il en partie à cause de l’absence du ludique, qui apporte de la "laxité" dans le corps social. Plus problématique, pour les deux catégories de Roger Caillois qui sont mises en avant, à savoir le simulacre et le vertige, le rapprochement avec le sacrifice ou les drogues semble contradictoire dans les faits : n’est-ce pas l’absence de ludique qui conduit précisément la théocratie aztèque à se durcir, se réfugiant dans une piété vidée de son sens tout en procédant à l’abrutissement délétère du peuple par l'usage régulier de stupéfiants ? 

Les jeux de balle existent indépendamment de leur contexte religieux, mais ils ne sont évoqués, en partie à cause des sources défaillantes, qu’à l’occasion de situations qui empruntent au jeu tout en se situant résolument en dehors de lui : « Au tlachli, il y a bel et bien une équipe qui triomphe : elle incarne à posteriori, après la victoire, le camp diurne du soleil. L’autre équipe reléguée dans les ténèbres pour n’avoir pu s’approprier la balle, symbolise le camp nocturne de l’astre. (…) L’archéologie et la tradition recueillie par les chroniques nous apprennent que le capitaine de l’équipe vaincue était sacrifié au centre du tlachco. Il est aisé de comprendre que c’est à ‘‘l’équipe des ténèbres’’, la perdante, que revient le rôle de nourrir de sang humain le soleil assoiffé, pour qu’il puisse surgir de la nuit, à l’aube d’un jour nouveau. Ainsi le tlachli s’offre comme une cosmogonie totale : une équipe fait triompher la balle et célèbre a victoire du soleil sur la nuit ; l’autre, par l’intermédiaire de son capitaine, fournit au soleil nocturne les forces nécessaires pour assurer sa résurrection. » (p. 180)

Ce problème de la subjectivité des sources est d’ailleurs récurrent, car c’est l’aspect sacrificiel et spectaculaire qui a d’abord frappé les conquistadores qui l’ont rapporté, plutôt que des pratiques quotidiennes qui ne nous sont peu ou pas parvenues : « C’est Ixtlilxochitl qui rapporte l’anecdote fameuse de l’empereur Axayacatl pariant avec le tecutli de Xachimilco la marché de Mexico contre l’un des jardins du seigneur, sur l’issue d’une partie de tlachtli. L’empereur perdit, mais pour que la suprématie de Tenochtitlan fût malgré tout affirmée, il fit mettre à mort le victorieux seigneur en lui passant autour du coup un collier de fleurs où était dissimulé un nœud coulant. Jusqu’au bout la logique du destin semble avoir anéanti les timides manifestations d’un alea dissident. » (p. 218) Et plus encore dans cet exemple : « Avec son ton de moraliste, Torquemada énonce probablement la vérité : ‘‘Il était des joueurs qui s’adonnaient au patolli avec une telle passion et une telle frénésie, que beaucoup d’entre eux perdaient non seulement leurs biens mais aussi leur propre liberté : car lorsqu’ils n’avaient plus rien d’autre, ils jouaient leur propre personne et finissaient esclaves’’. » (p. 219) Le pari et les mises semblent donc tout à fait exister, bien qu’ils soient condamnés et donnent lieu, ni plus ni moins qu’en Europe à la même époque, à des abus.

Ainsi, Christian Duverger, tout en notant avec pertinence : « Le jeu occupait la lacune née de la non-superposition des rythmes du calendrier humain et du mouvement des astres. » (p. 15) ne semble pas creuser cette symbolique. De même lorsque l’auteur tente de circonscrire le jeu, celui-ci souligne : « L’amphibologie semble avoir jeté son dévolu sur la sphère ludique ; tout jeu est à double face et tout ce qui a trait au jeu peut se lire en plusieurs sens. » (p. 10) puis  « L’esprit sombre devant le paradoxe : le jeu est jeu avec le mouvement, l’oscillation, et la rupture ; le jeu est jeu avec la fin du jeu ; parvenir à cerner le jeu, c’est sonner la fin du jeu, c’est l’anéantir comme tel. Or le jeu n’a pas de fin, sinon il n’aurait pas d’existence. Ainsi le jeu échappe à toute définition, qu’elle soit positive ou négative. » (p. 10). Demeure que ces sentences introductives de son ouvrage ne lui servent pas conduire une étude qui lui permettrait d’y voir plus clair, se contentant, comme Roger Caillois avant lui, de ranger les manifestations du jeu en quatre catégories, de nous inonder de noms et de discussions sur le véritable sens des mots nahuatl, et de mettre l’accent sur les aspects les plus spectaculaires de la civilisation aztèque, comme le sacrifice. Il y avait pourtant matière à davantage sur l'esprit ludique chez les Aztèques.

L’esprit du jeu chez les Aztèques de Christian Duverger, Mouton 1978, 326 pages, 35 €.

1 commentaire:

Shadow7700 a dit…

Je te dirais que Christian Duverger comme beaucoup d'américanistes (pas tous), ont un problème avec le passé tout simplement et utilise leurs propres présupposés universalistes (le propre de la philosophie occidentale moderne) et l'applique vers un monde qui leur est totalement différent. En gros Duverger nous sort presque du totalitarisme avant la lettre (comme cet autre imbécile qu'est Paul Hosotte qui avoue carrément que l'état aztèque est ''totalitaire''. N'importe quoi ! Je dois t'avouer une chose : les écrivains anglophones font un meilleur travail d'historien que les francophones,quand on voit la panoplie de sujets qu'ils écrivent, et leurs excellentes synthèse (je pense a Michael E. Smith et son ouvrage sur les Aztèques), il y a pas photo. Je rappelle également qu'en France on ne travaille pas sur ce qui pourrait être la philosophie aztèque, hors cela a été fait au USA. Et il y a un certain conservatisme qui a long terme finira pas scléroser la qualité des ouvrages universitaires...

Ce qui permet de t'expliquer en 2 mots la contradiction de Duverger : Un état ''totalitaire'' ne peut pas penser le jeu librement... prémisse fausse de fond en comble, car pour le coup (sans être totalitaire), il y avait des ''jeux'' dans l'état fasciste italien, même chez les nazis et communistes !!! HAHA