samedi 27 février 2010

Le joueur d'échecs


Le parangon des romans sur le jeu est un roman qui s'interroge sur le génie sur fond de montée de l'idéologie fasciste dans le monde. Dernier roman de Zweig, publié à titre posthume, il use d'une langue de toute beauté. On peut certes lui reprocher, dans la droite ligne des nouvelles de Goethe, un aspect un peu trop démonstratif, mais les réflexions qu'il portent sur le jeu, sont aussi pertinentes que merveilleusement exprimées.

Par exemple, à propos du jeu d'échecs : "N'est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l'un et l'autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L'origine s'en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau, sa marche est mécanique, mais elle n'a de résultats que grâce à l'imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile ; c'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'oeuvre, une architecture sans matière..."

Voici une belle description, entre inutilité objective et fascination subjective, de l'attrait que peut exercer le jeu sur l'homme. Le parallèle entre le jeu et l'être humain y est en outre parfaitement dessiné : qu'y a-t-il à la fois de moins productif et, donc, de plus humain que de jouer ? Le jeu ne constitue-t-il pas la symbolique ultime de toutes les actions humaines ? N'est-il pas ce livre sans fin qui sauve physiquement le héros, et le perd psychiquement ? Une parabole de la lutte éternelle du pouvoir contre l'imagination ?

Un très bel hommage, au delà des échecs, à cet "art sans oeuvre" qu'est le jeu.

Le joueur d'échecs de Stefan Zweig, Nathan 2008, 125 p., 3.90 €

mardi 9 février 2010

L'art invisible


Il existe des livres qui ne ressemblent à aucun autre. L'art invisible, comme le dit son auteur, est un livre qui ne s'explique pas : une bande dessinée sur la bande dessinée. Pour comprendre pourquoi disserter de la bande dessinée comme d'un art, certes graphique,mais dont l'intérêt réside avant tout dans ce qui n'est pas montré, l'ellipse, il faut lire cette bd qui fait tomber plus d'un préjugé.

C'est là que la bande dessinée prend tout son sens : en traduisant par l'exemple sa démonstration, en se mettant en scène au milieu des vignettes, l'auteur met son propos en adéquation avec la forme de son essai. La langue est simple et directe comme l'art qu'elle prétend décrire. La bande dessinée est abordée sous tous les angles fondamentaux : pourquoi en dessine-t-on et en lit-on, comment s'inscrit la bande dessinée dans l'histoire de l'art, quel est le langage propre à la bande dessinée, comment s'empare-t-elle du temps et de l'espace, pourquoi la couleur, quelles sont les étapes de sa réalisation, quels sont ses fondements, quel rôle remplit-elle dans notre culture ?

Ce livre fait penser, en moins scientifique et novateur tout de même, à une version didactique de La morphologie du conte de Vladimir Propp. Sa forme qui épouse parfaitement son propos, sa façon d'aborder le sujet sous tous les angles, de le réduire à des théorèmes simples qui dépassent le cadre de la bande-dessinée, font de ce livre un modèle pour tout étude qui tente de faire le tour d'un art. Et c'est précisément sur ce point qu'il devrait être une source d'inspiration pour la réflexion sur le jeu. Toutes les questions que posent l'art invisible, simples et pourtant fondamentales, peuvent être posées au jeu, et devraient lui être posées.

Un essai ludique, plein d'humour, à lire absolument pour toute personne que les réflexions sur l'art quel qu'il soit, sa définition, sa forme et sa fonction intéresse. La dimension et la justification de cet art populaire, au même titre que le jeu, sont en outre particulièrement bien cernées.

L'art invisible de Scott McCloud, Delcourt 2007, 224 p., 15 €.

lundi 1 février 2010

Le créateur littéraire et la fantaisie

Faite en 1907, cette conférence de 14 pages est un modèle de clarté, de simplicité et d'intelligence. On pourrait penser qu'elle n'a que peu de rapport avec notre passion, et pourtant elle nous est précieuse car c'est l'un des rares textes de Freud qui mentionne le jeu, dans un passage désormais célèbre : "L'occupation la plus chère et la plus intense de l'enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous autorisé à dire : chaque enfant qui joue se comporte comme un poète, dans la mesure où il se crée son monde propre, ou, pour parler plus exactement, il arrange les choses de son monde suivant un ordre nouveau à sa convenance. Ce serait un tort de penser alors qu'il ne prend pas ce monde très au sérieux ; au contraire, il prend son jeu très au sérieux, il y engage de très grande quantités d'affect. L'opposé du jeu n'est pas le sérieux, mais ... la réalité. L'enfant distingue très bien son monde ludique, en dépit de tout son investissement affectif, de la réalité, et il aime étayer ses objets et ses situations imaginées sur des choses palpables et visibles du monde réel. Ce n'est rien d'autre qui distingue encore le " jeu " de l'enfant de la "fantaisie"."

On cherchera en vain une démonstration scientifique, le style de Freud est littéraire et sa méthode à l'avenant. Il prend un exemple probant et s'en sert pour appuyer le bien-fondé de sa réflexion. Malgré cette légèreté des arguments, les rapprochements restent, plus d'un siècle après leur écriture, plein de pertinence : le jeu est au rêve ce que la création est à la fantaisie (= rêve éveillé), tout à la fois sa mise en forme et l'exaltation du moi, le plaisir du simulacre qui permet l'accomplissement de désirs inassouvis ou la recréation de reminiscences de l'enfance. Ainsi, en quelques mots, Freud dévoile les fondements de la fiction et de son attrait pour l'être humain. Bien entendu ces rapprochements, tout explicites qu'ils soient, ne sont pas complètement circonscris et ainsi Freud d'affirmer péremptoirement que les adultes ne jouent plus, ou de s'étonner de manière assez naïve de ce qu'un roman, qualifié de gare par prudence, traite toujours d'un héros vu de l'intérieur, donc du moi. La raison en est pourtant que tout art ne traite jamais que de son auteur objectivé (à la troisième personne), c'est-à-dire du spectateur, de l'auditeur, du joueur... et c'est donc de cette communion des "moi" que provient l'émotion.

Cette réflexion n'est est pas moins stimulante sur le jeu, l'art, l'enfance, le plaisir, la fiction, le rêve, l'émotion, la création, les héros et nous, car force est de constater qu'en quelques pages à peine Freud fait le tour du rapport de l'homme à la culture, son rêve éveillé, sa fontaine de jouvence, sa part d'éternité dont il est le centre. Magistral.

Le créateur littéraire et la fantaisie in L'inquiétante étrangeté et autres essais de Sigmund Freud, Gallimard 1985, p. 29-46, 7.70 €

dimanche 31 janvier 2010

Au-delà du principe de plaisir

C'est dans ce petit essai que se trouve l'épisode bien connu du fort-da, de l'enfant qui jette une bobine et dit "parti" quand la bobine est loin de ses yeux, et "là" quand elle revient. Cette variante du jeu universel du "coucou je suis là" est la cristallisation de l'angoisse de la séparation d'avec la mère que l'enfant cherche à résoudre dans le jeu, et annonce les travaux de Bettelheim sur la question, tout en posant le principe de plaisir comme opposé au principe de réalité et liant ces deux principes à celui de répétition : 

"Les manifestations d'une contrainte de répétition, que nous avons décrites dans les activités précoces de la vie d'âme enfantine, ainsi que dans les expériences vécues de la cure psychanalytique, font voir à un haut degré le caractère pulsionnel et, là où elles se trouvent en opposition au principe de plaisir, le caractère démonique. Dans le jeu des enfants, nous croyons saisir que l'enfant répète tout aussi bien l'exprience vécue empreinte de déplaisir, pour la raison qu'il acquiert par son activité, une maîtrise bien plus fondamentale de l"impression qu'il ne le pouvait en la vivant de façon purement passive. Chaque répétition renouvelée semble améliorer cette domination à laquelle il aspire, et même lors d'expériences vécues empreintes de plaisir, l'enfant ne peut se lasser des répétitions et il s'en tiendra inexorablement à l'identité de l'impression."

Freud soutien ainsi que le déplaisir peut-être nécessaire au plaisir et que de même le plaisir inassouvi peut être la source de déplaisir. Le seul besoin de maîtrise d'une impression frappante n'est donc pas la seule motivation au jeu et le recours à la fiction permet d'assouvir ce que le principe de réalité n'autorise pas, ne serait-ce que par la répétition de l'expérience. Cette introduction à la réflexion de Freud sur le principe de mort est pour nous bien plus intéressante que son développement ultérieur qui tient plus de la spéculation contestable autour du principe d'homéostasie (le corps fuit les écarts de tension), principe qui semble échapper à Freud en même temps que son discours.

Un petit essai pertinent et stimulant pourvu qu'on ne s'aventure pas "au-delà du principe de plaisir".

Au-delà du principe de plaisir de Sigmund Freud, PUF 2010, 76 p., 9 €

dimanche 24 janvier 2010

La loterie de Babylone


Borges est obsédé par des thèmes récurrents comme la culture et l'absurde qu'il décline en de multiples fictions qui sont autant de variations de notre monde, miroirs déformants ou négatifs de celui-ci. Sa nouvelle la plus connue, La bibliothèque de Babel décrit ainsi un univers qui ne serait qu'une bibliothèque infinie, Borges s'interrogeant alors sur ce que serait les pouvoirs spirituel et temporel de cet univers, ou encore les espoirs et les craintes de ses habitants.

La loterie de Babylone imagine que la capitale du monde antique serait régie par le jeu, et les conséquences qu'aurait celui-ci sur la vie de ses citoyens. Que devient le jeu quand il échange sa place avec la réalité ? Ne devient-il pas son contraire ? Si le monde n'était qu'un jeu, ne ressemblerait-il pas finalement au nôtre ? Le jeu n'est-il pas une façon de vivre la réalité ?

Ces réflexions, certes toutes relativement intellectuelles, sont loin d'être dénuées d'humour, et leur forme incisive ne lasse jamais, la nouvelle ne dépassant pas la dizaine de page. Le soin apporté à la morale de l'histoire, en forme d'abîme, nous hante bien après en avoir refermé les pages.

Car pour Borges, le jeu est une parabole de l'existence où la place du joueur revient à Dieu, celle de l'homme se résumant à celle du pion, comme en témoigne magnifiquement son poème sur les échecs : Mais qui de vous sent sa marche gouvernée ? / La main ni le joueur, vous ne sauriez les voir ; / Vous ne sauriez penser qu’un rigoureux pouvoir / Dicte votre dessein, règle votre journée. / Le joueur, ô Khayam ! est lui-même en prison, / Et c’est un échiquier que l’humain horizon : / Jours blancs et noires nuits, route stricte et finie.

Une réflexion en forme de miroir, obsédante et fascinante.

La loterie de Babylone in Fictions de Jorge Luis Borges, Gallimard 1974, p. 61-69, 4.50 €.

mardi 12 janvier 2010

Petits joueurs : les jeux spontanés des enfants et des jeunes mammifères


L'étude parallèle des jeux animaux et humains n'est pas une idée nouvelle, et dès le XIXe siècle lorsque Karl Groos s'intéresse aux premiers c'est pour comprendre l'origine du jeu des humains : le jeu, activité culturelle par excellence, puisque intellectuelle, trouve-t-elle son explication dans les jeux apparents des animaux ? La démarche analogue de Stéphane Jacob, tout en adaptant le livre de Thomas Power Play and exploration in children and animals, propose un point de vue évolutionniste pour répondre à la question Pourquoi joue-t-on ?.

La principale critique est que malgré un titre prometteur, à la fois imagé et amusant, ce livre n'est ni l'un ni l'autre. S'affichant comme une vulgarisation, il est imprimé en noir et blanc en corps 10 sans saut de ligne, ne dédaigne pas le jargon universitaire et ne s'intéresse qu'à faire la synthèse de (très) nombreuses observations de terrain. Or bien que privilégiant outrageusement la bibliographie anglo-saxonne, il fait pourtant l'impasse sur l'authentique vulgarisation de Susanna Millar : La psychologie du jeu chez les enfants et les animaux. C'est bien dommage car à la différence de ce dernier, l'ouvrage de Stéphane Jacob est plutôt aride à lire, et le manque de hauteur de vue inquiète. Par exemple l'auteur, à la suite d'autres chercheurs, réfute l'hypothèse que les jeux chez les cerfs mâles prépareraient aux futurs affrontements de la période des amours, au prétexte que ceux-ci ne s'entraînent jamais à la charge frontale lorsqu'ils jouent. Il ne lui vient pas à l'esprit que c'est précisément parce que cette manoeuvre est dangereuse, étant susceptible de blesser gravement le partenaire, comme pourraient l'être un coup à la gorge ou aux yeux dans un jeu enfantin, que les jeunes joueurs se les interdisent spontanément tant qu'ils sont dans le registre du jeu. Enfin n'importe quel sportif vous dira que s'entraîner à la nage vous rend plus performant à la course...

La conclusion est à l'image du reste de l'ouvrage : le jeu serait un processus de maturation nerveuse qui pousserait à la recherche de stimulations. Réponse qui satisfait sans doute le biologiste mais qui ne répond sûrement pas à la question Pourquoi joue-t-on ?. Résultat qui n'est guère surprenant au regard de la bibliographie, dénuée de toute référence épistémologique à cette question. Enfin si le processus de maturation est retenu, il n'explique pas pourquoi les humains adultes continuent à jouer...

Mais ces critiques faites, Petits joueurs n'en est pas moins un état de l'éthologie ludique passionnant, dévoilant les différentes formes que prend le jeu chez les animaux avec des analogies intéressantes chez l'enfant, pour peu que ce sujet vous intéresse... et seulement lui.

Petits joueurs : les jeux spontanés des enfants et des jeunes mammifères de Stéphane Jacob et Thomas Power, Mardaga 2006, 156 p., 19 €

mardi 29 décembre 2009

Le paradigme perdu : la nature humaine

Que viendrait faire le jeu dans un essai anthropologique pour cerner la nature humaine ? Il faut  donc que le jeu soit important. Le lien est établi par la jeunesse, cette juvénilité comme la qualifie Edgar Morin, dont il est la quintessence, et qui apporte à l'homme fait la capacité de se renouveler et de se régénérer. Cette plasticité de l'esprit humain est autant le produit de la complexité de notre société qu'il en est la source. L'opposition nature et culture est donc dépassée, car l'homme est cultivé par nature, et naturel par culture. Johann Huizinga, qui faisait du jeu l'origine de la culture ne s'est pas trompé, si ce n'est que la culture humaine a donné au jeu une place et un relief qu'il n'a chez aucune autre espèce animale.

La grande force de cet essai est son ambition de faire la quadrature du cercle. Qu'elle est la question originelle qui sous-tend toutes les autres ? Y a-t-il moyen de répondre à cette question de façon à ce que la réponse soit le départ d'une méthode de connaissance ? "Je ne prétends nullement m'attribuer ici une perspicacité ou une imagination particulières. Je crois seulement que je me posais une de ces questions naïves, banales, évidentes, que chacun se pose entre l'âge de 7 et 17 ans, et qui se trouvent inhibées, refoulées, asphyxiées, ridiculisées dès que l'on entre dans les Universités et les Doctrines." (p. 11). Ainsi la question fondamentale n'est pas de fournir une réponse mais un cadre de pensée de celle-ci. 

C'est ici que l'approche complexe prend tout son sens en mettant l'accent sur l'interaction réciproque entre le sujet et l'objet, le cadre et la pensée : "Ainsi, dès lors qu'un système cognitif se heurte à des problèmes, des difficultés, des paradoxes qu'il ne peut surmonter, le sujet pensant est éventuellement apte à prendre comme objet d'examen, d'étude ou de vérification, le système par lequel il examinait, étudiait ou vérifiait, apte même à élaborer un méta-système qui devienne son nouveau cadre de référence." (p. 150) La question du jeu se lit alors en filigrane, sous-tendant celle de la culture, puisque jouer c'est réunir la dimension symbolique de la signification avec la réalité de l'action : "La carence "ontologique" des sciences de l'homme est de ne pas avoir donné de l'existence à l'imaginaire et à l'idée : on n'a vu que reflet là où il y avait dédoublement, dégagement de fumées là où il y avait bouillonnement thermodynamique de vapeurs." (p. 229)

Or, si ce n'est pas forcément la conclusion de l'auteur, le mérite principal de cet essai est sans doute de proposer une approche du ludique dans double dimension, ainsi que les cadres de sa pensée, tout en lui apportant une justification anthropologique pertinente. Une lecture qui ouvre des perspectives aussi inattendues qu'inexplorées. Exaltant.

Le paradigme perdu : la nature humaine d'Edgar Morin, Seuil 1973, 251 pages, 7.50 €.

dimanche 20 décembre 2009

Le tricheur à l'as de carreau

Georges de la Tour (1593-1652), désormais bien connu et considéré comme l'un des maîtres du XVIIe siècle, a été redécouvert en 1932 par un article sur ce tableau, qui est aussi le plus connu de son oeuvre. Peint vers 1635, le tricheur s'inscrit dans la tradition des tableaux moralisateurs du XVIIe comme les vanités. Le thème du tricheur a été popularisé par le Caravage (Les tricheurs). Le jeu d'argent est interdit par la loi et condamné par l'Eglise, il est ici un instrument de perdition associé la luxure tentatrice incarnée par la courtisane, et à l'alcool, le vin versé par la servante, qui trouble le discernement. Nous assistons donc à une partie de Prime, ancêtre du poker, dont le peintre a distribué les cartes de manière réaliste.

Le jeu pratiqué par l'adolescent est un jeu franc et innocent : visage enfantin, regard droit tout entier dévolu au jeu, il est assit du côté de la lumière et spatialement détaché de ses partenaires. A l'inverse, le regard oblique des trois autres personnages les lie dans le mensonge et l'illusion tout en les mettant hors-jeu : la servante se charge d'enivrer le jeune noble que la courtisane a attiré et que le tricheur va plumer grâce à l'as de carreau qu'il est en train d'extraire de sa ceinture. Chaque personnage parmi ceux rassemblés dans l'ombre et qui par le jeu de la lumière oblique sont les seuls en projeter une, sont une pièce du puzzle, l'un des complices du piège tendu à l'adolescent, leur regard faisant la connexion entre eux : la servante regarde la courtisane qui regarde le tricheur qui nous regarde. Le jeu du peintre est ici de jouer sur l'ambiguïté propre à la peinture : c'est lui le chef de bande qui a rassemblé les protagonistes... à moins que ce soit nous ? En effet le regard part de la servante, la moins impliquée puisqu'elle n'a n'a fait que verser le vin, poursuit avec la courtisane qui a attiré le nobliaux dans ce tripot, son regard en coin s'adresse au tricheur qui va effectivement plumer ce dernier, tricheur qui nous adresse à la fois un clin d'oeil de complicité et un sourire convenu. Car après tout, si le tableau a été peint, c'est pour que nous puissions nous en délecter, nous sommes donc bien les commanditaires de l'affaire. Et qui ne dit mot consent, car cette scène muette figée juste avant que le crime ne soit commis, fait peser sur nous tout le poids de notre culpabilité impuissante et éternelle.

Prétexte moral et convivial, le jeu est d'abord ici la métaphore de celui qu'entretient l'artiste avec le spectateur. Qui est coupable ? Le spectateur a tendance spontanément à s'associer à la victime, qui se trouve à sa droite immédiate, et pourtant quand il lit le tableau il ne peut que suivre l'échange des regards depuis la servante (seul personnage debout) et aboutir ainsi sur le tricheur qui l'implique, lui spectateur, directement. C'est à cet instant précis que la réalité du tableau, c'est-à-dire celle de notre incapacité à empêcher ce qui va arriver alors que précisément il s'agit d'une peinture, d'une scène à jamais figée, nous renvoie sans solution à la triple culpabilité de ne pouvoir intervenir, d'en être le responsable désigné et, pire... d'y trouver du plaisir. Le plaisir coupable du jeu.

Le tricheur à l'as de carreau de Georges de la Tour (1593-1652), Musée du Louvre, 1635.

mercredi 2 décembre 2009

Le maître ou le tournoi de go


Voilà un roman étrange et fascinant, d'abord par sa forme paradoxale. Ecrit comme une chronique journalistique, il raconte davantage l'histoire d'un maître de go que celle du tournoi du titre, davantage les impressions hors jeu que les stratégies mises en place. Et si l'auteur avoue ne pas être un spécialiste de go, il nous glisse pourtant des reproductions du damier tout au long de la partie. C'est donc le premier roman sur le jeu à n'être le récit que d'une unique partie, qui soit technique en ce qu'il reproduit fidèlement l'évolution de celle-ci, et qui pourtant puisse captiver un lecteur qui ne connaît rien au go.

En effet Kawabata est bien plus intéressé par confronter deux visions du monde, l'art du maître, émanation de l'ancien monde, face à l'efficacité du disciple représentant la logique du japon moderne. Bien que parfois le livre s'attache aux règles les plus pointues du go, alors que le lecteur sait seulement qu'il s'agit d'un jeu d'encerclement, c'est dans l'attachement viscéral des joueurs à ces règles, dans les tergiversation pour accepter tel ou tel aménagement dans le rythme des parties, qu'on perçoit pleinement la violence de l'affrontement livré, l'enjeu que représente la partie, et la tension insoutenable qui écrase pendant plusieurs mois les joueurs.

L'affrontement symbolique sur le damier devient ainsi un combat vital et décisif auquel le perdant succombera. Ce livre refuse ainsi dès l'introduction toute la sémantique classique du jeu en livrant d'emblée le nom du vainqueur. Le roman est donc davantage celui d'une désillusion, celle d'un presque-dieu, un maître de go surnommé "l'invincible", donc l'histoire d'une réalisation au sens où le maître est arraché peu à peu à son empire fictif et se réveille simple vieillard parmi les hommes, la mort le réintégrant définitivement au monde réel.

Un très beau livre, merveilleusement conté, qui constate à regret, avec amertume, la victoire de la réalité sur le jeu et ses idoles.

Le maître ou le tournoi de go de Yasunari Kawabata, Albin Michel 1975, 158 p., 4.50 €.

dimanche 22 novembre 2009

Jeux d'enfants

Pieter Bruegel l'ancien (1525-1569) est un peintre narratif de la société et de ses fêtes, ce qu'on qualifie de genre mineur. Il n'est donc pas surprenant que l'un des tout premiers tableaux conservés ayant pour sujet le jeu soit ces jeux d'enfants peints en 1560. Représentant une foule éparses de joueurs absorbés à leurs jeux individuels ou collectifs, ce tableau est le plus commenté de l'épistémologie ludique. 

La simultanéité des actions non concertées donne à la scène un air de cour de récréation qui aurait contaminé la société tout entière, et aussi loin que porte le regard, que ce soit à l'intérieur des maisons ou en extérieur, seuls ou en groupe, on ne voit que des personnages qui jouent. Or à la différence d'un carnaval, l'action n'a rien de concertée, et plus étrange encore le rire, traditionnellement associé au jeu, en est absent. Il est en outre bien difficile de lire un sourire sur les visages de ces enfants sans âge, dont les corps sont adultes mais les visages ronds rappellent clairement ceux de l'enfance. Chaque personnage poursuit son jeu sans qu'il soit possible de déterminer s'il en éprouve du plaisir.

Les jeux représentés ici sont les plus simples : on n'y voit seulement des jeux d'adresse, les jeux de hasard et de réflexion en sont apparemment absents. Il s'agit donc davantage de jouets, d'enfantillages, comme le prouve le titre du tableau. Dès lors, d'apparemment descriptive, cette scène acquiert une valeur symbolique : serait-ce une condamnation de la société où chacun gaspille en plaisirs superficiel le bref temps dont-il dispose sur terre ? Ou une critique du jeu, aliénation qui nous enchaîne tous et nous éloigne de nos aspirations réelles, menaçant d'envahir une société dont le siècle d'or a éloigné la crainte liée aux guerres, aux famines et aux maladies ? Que serait une société dont le travail aurait disparu au profit du seul jeu profane ? Dont les joueurs auraient oublié la mesure en même temps que le but, et dont ceux-ci joueraient désormais sans frein, sans retenue comme des fous de carnaval ou les envoutés des danses macabres, au mépris de leur salut et de leur âme ? A moins que notre vie n'ait été qu'illusion et que, tels des pantins ou des pions, nous jouions un jeu perpétuel qui nous dépasse ?

Le tableau, très ouvert, pose davantage de questions qu'il n'en résout. Peinture de la dernière période, on voit poindre derrière le dénombrement méticuleux des jeux des contemporains du peintre, la préoccupation lancinante du salut et des repères : où s'arrête la réalité, où commence le jeu ? Le jeu est-il soulagement des peines ou instrument de perdition ? Héraclite nous le rappelle mélancoliquement : "Le temps est un enfant qui joue."

Jeux d'enfants de Pieter Bruegel l'ancien, Kunshistorishes Museum de Vienne, 1560.

jeudi 19 novembre 2009

Devenir le meilleur de soi-même

Paru en 1954, Devenir le meilleur de soi-même (Motivation and personality) détaille la fameuse « pyramide » de Maslow (bien que celui-ci ne parle que de hiérarchie des besoins) et éclaire le lecteur sur sa destinée controversée. En effet, bien que l’auteur appuie son modèle sur ses consultations de psychanalyste, jamais il ne démontre comment il a extrait de ses observations les cinq niveaux qui le constituent. De plus, bien qu’il parle de motivation et de personnalité, le lien entre ces deux notions est posé comme une évidence. Bref, on cherchera vainement dans les 350 pages de l’ouvrage une justification du modèle.

La structure même de cet essai, qui ressemble à un recueil d’articles, est l’aveu d’un échec.  Renfermant des intuitions pertinentes, il semble à chaque page que Maslow est dépassé par sa découverte. Par exemple, tout en reconnaissant que l’on trouve chez les animaux les fondements de son modèle, il se dépêche d’ajouter que l’on ne peut rien induire de scientifique d’une comparaison avec l’animal. S’il ajoute que son modèle est holiste, puisqu’« En envisageant la satisfaction de la hiérarchie des besoins émotionnels de base en terme de continuum linéaire, nous nous dotons d’un outil puissant (bien qu’imparfait) de classement des types de personnalités. » (p. 93), il n’oublie surtout pas de préciser que son modèle ne saurait être parfait, parce qu’il est contestable (?), tout en inférant que notre personnalité n’est autre que le produit de nos motivations. C’est certes intéressant (quoique l'on pencherait plutôt pour un système de valeurs), en tout ca cela mériterait sans doute un développement plus important qu’une simple incise. Ses détracteurs n’ont ainsi eu qu’à le lire pour lui exposer toute une liste de limites et de lacunes que lui-même avait par avance validées.

Le bon sens de Maslow le pousse si souvent à contredire, que ce soit par prudence ou par évidence, ce qu’il vient d’exposer au terme d’une démonstration, qu’on finit par se demander quel est l’objectif d’un ouvrage qui postule (puisque sa découverte s’appuie censément sur des observations qu’il n’expose jamais), ne prouve rien puisque se contredisant sans cesse, et finalement se montre impuissant dans tout ce qu’il entreprend. Incapable de justifier son modèle Maslow finit, de guerre lasse, par s’attaquer au système de pensée qui l’invalide : « Le centrage sur les moyens crée une hiérarchie des sciences dans laquelle, de façon extrêmement pernicieuse, la physique est considérée « plus scientifique » que la biologie, la biologie l’étant davantage que la psychologie, et la psychologie que la sociologie. » (p. 289) Or, si perspicace que soit son argumentation, elle trahit surtout la frustration d’un auteur, qui en sapant lui-même son système à force de précautions et de revirements, se désavoue.

Pire, certains de ses exposés sont risibles, comme celui qui postule que les grands hommes du passé (Washington, Goethe, Bach…) – qu’il psychanalyse on ne sait comment (par spiritisme ?) – sont accomplis/sains de fait parce qu’ils sont des grands hommes. Si les artistes étaient accomplis, d’où leur viendrait leur besoin incommensurable de créer ? Si les hommes politiques l’étaient, d’où viendrait leur ambition dévorante ?  Bref...  Bien mal (d)écrite, fleurtant avec l’ésotérisme,  la découverte de Maslow décidément le dépasse.

Pourtant, partir des besoins fondamentaux pour comprendre la satisfaction, autrement dit le plaisir qui, en tant que joueur, nous intéresse, était une promesse aussi passionnante que novatrice. Promesse que cet ouvrage ne tient jamais. On retiendra donc seulement de cet embrouillamini qu’on peut être un homme très normal et faire une découverte géniale. Plutôt rassurant en somme.

Devenir le meilleur de soi-même (1954) d’Abraham Maslow, Eyrolles 2008, 383 pages, 29 €. 

dimanche 8 novembre 2009

Le jeu comme symbole du monde


Peu cité par l'épistémologie, l'essai philosophique d'Eugen Fink n'en est pas moins un jalon important des recherches sur le jeu. Peut-être parce qu'il est allemand, l'auteur sait se détacher des recherches pionnières de Huizinga et de Caillois, pour construire la première réflexion philosophique contemporaine sur le jeu. Spécialiste de Nietzsche, l'auteur lui emprunte beaucoup, ne serait-ce que dans la remise en cause de la vision platonicienne et judéo-chrétienne du jeu.

La première partie traite du jeu comme problème philosophique, et c'est peu de le dire puisque l'auteur se justifie longuement de traiter d'un sujet aussi futile, et pose même la question de savoir si le jeu peut-être un sujet philosophique. La seconde partie, l'interprétation métaphysique du jeu, traite de l'aspect fictif du jeu par un rapprochement avec l'image, montrant que l'aspect irréel du jeu ne nuit nullement à son essence, bien au contraire. La troisième partie s'attache à l'interprétation mythique du jeu, sur son origine sacrée mais plus encore sur le caractère divin de l'activité ludique, l'adulte qui joue essayant de retrouver l'âge d'or révolu. Enfin la dernière partie, sur la mondanité du jeu, au sens que l'activité ludique suscite un nouveau monde fictif en addition du réel, et donne son sens au motif du symbole qui est la réunion du corps physique et du corps spirituel du jeu. Le jeu serait donc la seule activité totale, celle qui réunit les deux mondes de l'homme, lui permettant de se transcender.

La difficulté de ce livre, certes écrit dans un langage accessible mais dont la pensée est complexe et pleine de méandres métaphysiques, est réelle. En outre, la lecture de cette oeuvre imprimée en corps 10, sans paragraphe ni saut de ligne, est éprouvante. C'est d'autant plus regrettable qu'il s'agit d'un ouvrage original, non dénué de poésie, qui malgré ses longueurs apporte des réflexions réellement novatrices sur le jeu, dont la hauteur domine largement celle des ouvrages philosophiques postérieurs sur le sujet.

Une lecture recommandée pour ceux que l'ontologie du jeu intéresse.

Le jeu comme symbole du monded'Eugen Fink, Les Editions de Minuit 1966, 240 p., 20 €

jeudi 29 octobre 2009

La joueuse d'échecs



Encore un roman sur les échecs. Ce n'est pas tout à fait vrai, car comme l'annonce le titre il s'agit d'abord d'un roman sur une joueuse, ensuite sur les échecs. Le jeu millénaire n'occupe qu'une fonction sociale et antinomyque : le parangon des jeux masculins et mathématiques, le roi des jeux de salon joué par une femme de chambre. Le jeu est pour l'héroïne une échappatoire au quotidien routinier, à une société grecque insulaire étouffée de conventions et de traditions.

L'approche du jeu par Eléni est toute féminine : celle-ci aime le jeu d'échecs parce qu'il lui rappelle la France où elle a toujours rêvé de se rendre, et parce que la reine y est plus forte que le roi ; elle joue certaines ouvertures plutôt que d'autres parce qu'elles ont un joli nom, et le jeu parce qu'il lui plaît, tout simplement.

Plus encore, c'est la valeur symbolique des échecs qui intéresse en premier lieu Bertina Henrichs : un jeu masculin qui devient l'amant, le séducteur au sens pascalien du terme, d'Eléni qui se rend alors à ses rencontres échiquéennes comme à "une escapade amoureuse". Un amant qui libère sa véritable personnalité et qui donne un sens à sa vie, qui permet enfin à la femme qui sommeille en elle de s'affirmer dans une société machiste et patriarcale, en jouant son propre jeu.

Cette dimension libératoire, plus que celle des échecs, est celle universelle au jeu qui, d'un univers rassurant et routinier, arrache progressivement l'héroïne à sa réalité et à elle-même, lui permet de s'y montrer sous un jour nouveau. Métaphore de la lutte que mène Eléni pour exister, la victoire de cette aspiration d'elle-même, lui permet finalement de changer sa réalité et son univers. Un roman enfin sur la passion et le plaisir, qui permet à l'héroîne, grâce au jeu, "d'être" simplement, et de reprendre ainsi goût à la vie.

En dépit d'une langue minimaliste, voire sèche, un roman initiatique, féministe et original, qui se lit sans effort.

La joueuse d'échecs de Bertina Henrichs, Liana Levi 2005, 152 pages, 5 €

lundi 19 octobre 2009

Âge de pierre, âge d’abondance : l’économie des sociétés primitives

La thèse développée par Marshall Sahlins tient tout entière dans le titre : loin de l’idée que le néolithique aurait fait sortir l’homme civilisé de l’état de nature, en lui apprenant à contrôler cette dernière plutôt que de la subir, l’homme en travaillant s’est aliéné alors qu’il disposait de ressources suffisantes pour vivre. Oscillant entre marxisme et mythe du bon sauvage, l’essai est un procès à charge du “progrès” technologique. Pourtant l’accumulation d’arguments ne peut faire oublier que l’état naturel place dans un état de dépendance vis à vis de la nature et que la civilisation lui donne une faculté d’anticipation et de prémunition contre les aléas. D’autres part réduire l’abondance à la nourriture semble pour le moins restrictif, puisque la civilisation est la capacité à combler les besoins autre que physiologie, la vie ne se limitant pas à la survie.

Cependant, et c’est ce qui nous intéresse ici, quelques passages apportent une vision originale de la problématique ludique. En effet le jeu est non seulement loin d’être absent chez les primitifs, mais il peut même organiser la gestion des ressources : « Vivant dans une région “exceptionnellement giboyeuse” et ou abondent les nourritures végétales (les parages du lac Eyasi), les hommes hadza s’intéressent apparemment beaucoup plus aux jeux de hasard qu’aux hasards de la chasse. Durant, en particulier, la longue saison sèche, ils passent le plus clair de leur temps à jouer, peut-être tout simplement afin de perdre les pointes de flèche en métal dont ils ont pourtant besoin pour chasser le gros gibier. » (p. 67) Cette assertion paradoxale présente une logique radicalement opposée à notre civilisation de la performance, logique qu’on ne retrouve guère actuellement que dans de rares pays comme la Bolivie : si tout le monde chasse le gros gibier, il y a risque d’épuisement des ressources et de gaspillage. Alors plutôt que de chasser moins longtemps, ou par rotation, les Hadza ont choisi le jeu de hasard qui, par le gage des précieuses pointes de flèche en métal, garantit qu’une partie d’entre eux en sera dépossédée lorsque arrivera la saison de la chasse.

Le classement des interactions sociales proposé par Marshall Sahlins en fin d’ouvrage est également intéressant. Opposant le jeu, réciprocité négative, à la réciprocité généralisée (la solidarité) et à la réciprocité équilibrée (le don et le contre-don, le commerce), il propose une catégorisation ethnologique qui a le mérite d’apporter un éclairage nouveau sur l’association intuitive entre le jeu et les conduites désocialisantes : « “Par “réciprocité négative” nous désignons tout effort d’acquérir impunément quelque chose pour rien, toutes les formes directes d’appropriation et les transactions tendant ouvertement à procurer un profit utilitaire. Les termes ethnographiques pertinents incluent “le marchandage”, le “troc”, les “jeux de hasard”, la “chicane”, le “vol” et autres types de saisies abusives. La réciprocité négative est le type d’échanges le plus impersonnel. » (p. 249) Echange déséquilibré et pourtant accepté comme tel, le jeu relève ainsi d’une volonté de domination qui rompt le pacte collectif fondé sur la réciprocité et le bien commun. Il s’agit donc bien d’un échange négatif, dont l’adjectif, ici pris dans son acception propre, justifie sa perception morale en mauvaise part.

Mais force est de reconnaître que ce jeu des Hadza peut se lire aussi comme un appui de la thèse de l’auteur, puisque, chez les animaux comme chez les hommes, le jeu est conditionné par la satisfaction préalable des besoins primaires qu’ils soient physiologiques ou conservatoires, donc par une forme d’abondance.

Une approche du jeu tout à fait à la marge mais néanmoins pertinente.

Âge de pierre, âge d’abondance : L’économie des sociétés primitives de Marshall Sahlins (1972), Gallimard 1976, 409 pages, 32.50 €. 

mardi 13 octobre 2009

Jeu et réalité

Le titre de l'ouvrage de Winnicott écrit en 1971, classique à la fois de la psychanalyse et de l'épistémologie ludique, fait référence à la citation de Freud dans Le créateur littéraire et la fantaisie : "L'opposé du jeu n'est pas le sérieux, mais... la réalité." Contrairement aux apparences, Winnicott ne contredit pas Freud, dont il se réclame, mais approfondit sa pensée : le jeu est espace potentiel, sous-titre de l'ouvrage. Le jeu est donc un objet transitionnel entre le moi et le non-moi, entre l'enfant et sa mère ou sa famille, l'individu et la société, entre le rêve, le fantasme et la réalité, mais aussi la culture, le monde... Cet objet potentiel et transitionnel sert donc d'aire d'expérience à la construction de l'identité. Cette vision très permissive du jeu fait du jeu notre interface privilégiée voire exclusive avec l'environnement : "A ce stade le sujet de mon étude s'élargit, acquiert des dimensions nouvelles englobant le jeu, la création artistique et le goût pour l'art, le sentiment religieux, le rêve et aussi le fétichisme, le mensonge et le vol, l'origine et la perte du sentiment affectueux, la toxicomanie, le talisman des rituels obsessionnels, etc."...  avec le risque que le jeu total soit tout et ne signifie donc plus rien.

C'est aussi donner la plus haute place au jeu, qui seul permet la rencontre de la subjectivité et de l'objectivité, et donc Winnicott d'y insérer la psychanalyse : "La psychothérapie se situe en ce lieu où deux aires de jeu se chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute. En psychothérapie à qui a-t-on affaire ? A deux personnes en train de jouer ensemble." En effet, le rôle du thérapeute est de rendre compréhensibles la réalité et le fantasme dans une aire intermédiaire où le patient peut apprivoiser ses pulsions comme la réalité crue de sa maladie. C'est aussi en décalque expliquer l'attrait du jeu sur tout un chacun : la résolution des problèmes inconscients qui provoquent à la fois le besoin de jouer et le plaisir par la satisfaction de ce besoin, ce que déjà Freud pressentait. Or c'est peut-être là la principale critique à la démarche de Winnnicott : selon sa perspective le jeu n'existe que par dans et pour la psychanalyse, et le jeu de l'individu équilibré n'est en rien explicité. Pourtant en poussant son raisonnement cela signifierait que c'est le jeu qui nous empêche de devenir fou. Hypothèse très soutenable en somme.

Un livre un peu déconcertant par sa construction sous forme de thème et variations :l'article fondamental se situant en ouverture, le reste n'étant qu'une illustration, une mise en situation voire un commentaire possible de l'article originel. Or le résumé qui clôture chaque chapitre aurait tendance à confirmer l'impression qu'en dépit d'une langue simple et accessible, le contenu l'est beaucoup moins. 

Jeu et réalité de Donald Winnicott, Gallimard 1975, 278 p., 7.10 €