samedi 21 mai 2011

L'éducation de l'homme

Friedrich froebel (1782-1852), est un pédagogue allemand qui a initié, sous l'influence de Rousseau et de Schiller, une pédagogie fondée sur le jeu, où l'enfant n'est plus considéré comme un animal à dresser mais, dans une perspective chrétienne, un être bon et innocent dont il faut retrouver la spontanéité qu'il a en lui par essence et fortifier l'inclinaison naturelle contre la perversion de la société. Cependant, dans un ouvrage de près de 400 pages qui ne compte qu'un chapitre de 8 pages sur le jeu (chapitre dont les deux tiers sont consacrés aux contes), la place du jeu dans la pédagogie de Froebel apparaît davantage comme une réinterprétation postérieure de ses écrits. S'il est logique en effet que celui-ci, qui fait la part belle à l'initiative, soit fondé sur le jeu, il est moins évident de le lire chez son auteur.

Il est vrai que l'écriture de l'ouvrage est relativement fumeuse et assez éloignée des critères scientifiques : tout est postulé, rien n'est prouvé, et l'ensemble a vocation programmatique : "L'éducation de l'homme n'est autre chose que la voie ou le moyen qui conduit l'homme, être intelligent, raisonnable et conscient, à exercer, à développer et à manifester l'élément de vie qu'il possède en lui. Elle a pour but d'amener, par la connaissance de cette loi éternelle et des préceptes qu'elle renferme, tout être intelligent, raisonnable et conscient, à connaître sa véritable vocation et à la remplir spontanément et librement." (p. 6) On comprendra donc que le jeu n'est pas, comme on le prétend, l'origine de la pédagogie fröbelienne, mais un moyen pour l'enfant d'accéder et d'alimenter l'étincelle divine qu'il porte en lui.

Pour Froebel le jeu est un pont entre le monde intérieur et la réalité extérieure : "Les jeux, ordinaires à l'écolier, révèlent la vie intérieure, l'activité de la vie, la puissance de la vie, et dénotent en même temps une vie réelle et extérieure." (p. 326). Le jeu est donc révélateur et formateur à la fois : "tous devront être dirigés de façon à répondre à l'esprit du jeu même, et aux besoins du jeune garçon." (p. 327) Cet esprit du jeu est donc joie de l'esprit puisque celle-ci lui donne accès à la meilleure part de lui-même. Sa valeur éducative n'est pas extérieure mais  intimement liée chez l'enfant à la jouissance et aux déploiement des facultés dont Dieu a l'a doté en tant qu'être fait à son image. Suit enfin un rapprochement entre le conte et le jeu, dont Bruno Bettelheim a prouvé depuis la pertinence.

Un essai un peu maigre en ce qui concerne le jeu, dont la valeur est plus historique qu'intrinsèque, même s'il résout de manière stimulante l'équation entre jeu et éducation.

L'éducation de l'homme (1826) de Friedrich Fröbel, Ferdinand Claassen 1861, 396 pages, épuisé, disponible gratuitement en ligne sur Google Livres.

mercredi 11 mai 2011

Propos sur l'éducation suivis de Pédagogie enfantine

Emile-Auguste Chartier, dit Alain (1858-1951), est un philosophe cité par l'épistémologie ludique  sous forme de maximes plus pour fonder une démarche scientifique. Or celle d'Alain, si elle n'est guère philosophique, fonde l'approche pédagogique, comme celle de Karl Groos le fait à sa façon pour l'éthologie. Concernant le jeu, ses Propos sur l'éducation, écrits en 1932, sont sans doute les plus originaux et les plus riches : 6 des 87 propos lui sont consacrés contre une seule leçon sur 31 pour la Pédagogie enfantine (1963). En effet ceux-ci apparaissent en marge de la pédagogie traditionnelle, dotés d'une qualité d'écriture dont peu d'essais peuvent se revendiquer.

Les propos sur l'éducation associent le jeu à l'apprentissage sans les confondre. Pour Alain le jeu est champ privilégié d'expérience : "Ici l'erreur trouve sa place ; on lave l'ardoise, et il ne reste rien de la faute." (VIII, p. 25). Et si le jeu ne se confond pas avec le travail, le premier est une éducation à l'autre : "tous les jeux  peuvent instruire là-dessus, car il faut s'y donner, et, en un sens, s'y soumettre et d'abord croire qu'on s'y plaira." (XXXII, p. 83) ; et le jeu apprend à aimer le processus plus que la fin, en résumé la vie : "Ce qui fait le plaisir en tous les cas peut-être, c'est un accord et comme un ajustement entre l'action que l'on fait et les conditions extérieures.  La fonction vitale est une adaptation de chaque instant, un triomphe devant un problème nouveau ; nouveau, mais que l'on reconnaît assez avec confiance et sentir qu'on le surmontera." (ibid.).

La Pédagogie enfantine est davantage influencée par les recherches contemporaines, à l'instar de celle de Roger Caillois, Jean Chateau ou de Johann Huizinga, qui tentent de catégoriser et de définir le jeu. La classification binaire proposée est peu originale : jeu réglés / jeux libres, c'est-à-dire plus prosaïquement jeux / jouets ou game / play, tout comme la définition du jeu : "Les jeux des enfants sont des actions réglées, sans aucune contrainte, indépendantes de toute fin extérieure comme l'utilité, sans résultat donc, et qui ont leur intérêt en elles-mêmes." (p. 279). Plus intéressantes sont les comparaisons opérées avec le travail (Le jeu efface le résultat. Le jeu plaît par l'action même.) et l'art (L'action dévore tout et détruit ce qu'elle à fait.). (p. 281).

Une réflexion pertinente, exprimée avec art, qui reste largement d'actualité malgré son ancienneté.

Propos sur l'éducation (1932) suivis de Pédagogie enfantine (1963) d'Alain, Presses Universitaires de France 1986, 383 pages, 12 €.

dimanche 1 mai 2011

A propos du latin ludus

Ludus, le jeu physique, qui a donné notre français "ludique", est l'une des deux racines latines du jeu, avec celle de iocus (jeu), le jeu d'esprit. Or en latin, ludus est aussi l'école. Ernout explique donc qu'on serait passé du jeu à l'école par antinomie, ce qui est peut convaincant sur un terme aussi fondamental et courant que le mot jeu. A. Yon, propose donc de lever l'antinomie en expliquant simplement que, de même que la classe signifie le lieu d'un enseignement et l'enseignement lui-même, ludus serait le lieu d'exercice (la classe) et par extension l'exercice. Il donne des citations chez les auteurs latins accréditant le terme comme entraînement ou répétition d'un acte, c'est-à-dire une imitation sans conséquence de l'acte réel, ce qui est une définition acceptable du jeu. 

Si cette version est corroborée par l'étymologie comparée du terme jeu dans d'autres langues, comme le norrois ou le gaélique qui font du jeu physique le sens premier du mot (d'autant que dans l'antiquité les ludi désignent particulièrement les jeux du cirque, physiques et violents), l'auteur expédie sans doute un peu vite une autre piste. C'est celle de scholè, le loisir, qui a donné notre français scolaire, et que A. Yon rapproche d'otium, non pas le désoeuvrement mais plutôt "les loisirs que confère l'absence ou l'interruptin de l'activité politique" (p. 390). Or si l'on considère que la société latine n'avait pas généralisé l'éducation pour tous, on peut considérer qu'un enfant qui est à l'école est d'abord un enfant qui n'aide pas ses parents au travail, il n'est donc pas en train de travailler, c'est donc qu'il joue, tout au moins qu'il occupe son temps à une activité de substitution, autre définition acceptable du jeu.

Loin de s'exclure, ces deux pistes se renforcent l'une l'autre. Et le mérite de ce court article est de poser une hypothèse, étayée par les textes anciens, qui ouvre la réflexion et le débat. On regrettera seulement que, sous prétexte qu'il s'agit d'étymologie latine, toutes les citations, grecques et latines, soient citées sans traduction. C'est sans doute aujourd'hui ce qui joue contre sa diffusion auprès des spécialistes du jeu. 

"A propos de [sic] latin ludus" de A. Yon in Mélanges de philologie, de littérature et d'histoire anciennes offerts à Alfred Ernout, Klincksieck 1940, p. 389-395, épuisé.

dimanche 24 avril 2011

L'esprit de la liturgie

Peu connu, cet ouvrage est pourtant cité des connaisseurs comme Jean Marie Lhôte ou François Euvé. On pourrait se demander ce que vient faire sur notre blog un ouvrage ancien (1918) consacré à la liturgie, si celui-ci ne contenait pas un chapitre intitulé : De la liturgie comme jeu. Disons-le immédiatement : on en peut pas vraiment dire que le jeu y soit abordé en tant que tel. Mais l'auteur, Romano Guardini (1885-1968), sans s'embarrasser de justification, si ce n'est qu'il cite le seul verset consacré à la sagesse qui joue devant Dieu, explique avec autant de simplicité que d'acuité que nos actions sont définies par deux principes : "Utilité et sens sont les deux formes que peut revêtir le droit d'un être à l'existence. Sous l'angle de l'utilité, l'objet s'insère dans un ordre qui le dépasse ; sous l'angle du sens, il repose en lui-même." (p. 108-109).

Certes, la démonstration de ces deux principes est plutôt partiale, puisqu'en substance la Nature serait inutilement complexe et traduirait un gaspillage d'énergie, aussi le principe d'utilité ne pourrait lui-être appliquée. Sa raison d'exister serait de "manifester sa nature essentielle et de s'épanouir comme une révélation naturelle du Dieu vivant." (p. 109). Il est pour le moins étrange de démontrer que la nature, qui n'obéit qu'à la loi de la sélection naturelle, ne serait pas sous l'empire de l'utilité, et que, à fortiori, si son sens devrait résider en elle-même, il soit à chercher en Dieu... Mais l'intérêt de l'idée ne se situe pas dans sa démonstration mais plutôt dans son postulat : considérer que ce qui ressort du jeu est le domaine de l'être et non du faire ou de l'avoir, et qu'à l'instar de l'art, il "se contente d'être le reflet de la beauté du Vrai, splendor veritatis". (p. 110).

Plus encore, la réflexion montre que si l'on peut souvent attribuer à un objet des fonctions qui en tant que telles sont utiles, c'est voir l'effet et non sa cause : "Faute de bien le voir, on s'efforce à trouver dans la liturgie [conçue comme un jeu, rappelons-le] toute espèce d'intentions formatrices et éducatives, qui peuvent bien sans doute, en quelque manière, y être introduites, mais qui n'y sont point primitivement." (p. 115). On notera ici le parallèle avec le jeu qu'on charge de (ou oppose à) l'apprentissage. Alors que l'acte de jouer est simplement, comme celui d'Héraclite, "un monde de vie reposant en lui-même" (p. 115), "la vie s'épanchant librement et sans but, prenant possession de sa propre plénitude, chargée et saturée de sens par le seul et simple fait de son existence." (p. 119-120).

Une vision belle et stimulante du jeu, qui dépasse largement son cadre chrétien et liturgique. 

L'esprit de la liturgie de Romano Guardini, Plon (1918/1930) 1960, p. 102-129, épuisé.

mardi 19 avril 2011

Pour être des parents acceptables : une psychanalyse du jeu

Bruno Bettelheim (1903-1990) est aussi critiqué comme psychanalyste qu'il est ignoré par l'épistémologie du jeu. De façon amusante, cette psychanalyse du jeu cite beaucoup Freud et Piaget qui sont tout aussi critiqués que lui. Pourtant, plus de 20 ans après sa mort, Bettelheim reste connu et célébré. C'est sans doute le sort des plus grands penseurs, quels que soient le leurs erreurs et leurs lacunes, d'être enviés des "meilleurs" inconnus. Et comme ceux de ses illustres et critiqués prédécesseurs, j'ai apprécié cet essai brillant et (toujours) moderne. 

Car Bettelheim est l'un des seuls auteurs à s'être intéressé à l'explication substantifique de notre motivation à jouer : Le jeu est une activité au contenu symbolique utilisée par les enfants pour résoudre au niveau de l'inconscient des problèmes qui leur échappent dans la réalité ; ils acquièrent par le jeu un sentiment de contrôle de soi qu'il sont loin de vraiment posséder. Ils ne savent qu'une chose : s'ils jouent c'est simplement parce que c'est amusant. Ils ne sont pas conscients de leur besoin de jouer - besoin qui a son origine dans la pression exercée par les problèmes non résolus. Ils ne savent pas non plus que leur plaisir de jouer vient d'un profond bien-être résultant du sentiment qu'ils sont capables de maîtriser les choses, alors que le reste de leur vie est manipulé par leurs parents ou d'autres adultes.” (p. 227) C'est avec celle de Freud, l'explication à la fois la plus simple et la plus profonde qui m'ait été donné de lire. En effet, elle dit presque tout : le besoin de jouer, l'importance du jeu pour l'équilibre psychique et le développement, et le lien du jeu avec l'apprentissage, la réalité, le sérieux, le plaisir... et cette explication fait écho à celle de Winnicott, de Piaget, de Freud, voire de Groos.

Bien sûr on regrettera l'absence de notes et de bibliographie, imputable probablement à l'éditeur, et surtout le mélange des genres entre la synthèse des recherches scientifiques de l'auteur, et des supputations qui n'ont pour tout appui que le bon sens, c'est-à-dire l'erreur. Par exemple quand Bettelheim se fait moraliste pour expliquer que la meilleure réponse à un enfant qui tire sur ses parents avec un pistolet en plastique est de le raisonner en lui demandant qui s'occupera  désormais de lui, au lieu de comprendre que c'est ainsi répondre par la réalité à la liberté de l'imaginaire, et prendre la transgression pour une agression. Mais lui reprocher pareille erreur serait en commettre une à notre tour, et oublier que quelques insuffisances et raccourcis ne diminuent en rien la pertinence des autres analyses, puisque aucun ouvrage n'est tout faux ni tout juste.

Je dirais même que si un essai apporte sa pierre, aussi modeste soit-elle, alors il mérite d'exister, et si les pierres sont nombreuses au point de constituer un pan de mur, alors il faut le louer. Cette Psychanalyse du jeu est indéniablement de la seconde catégorie. Simple, agréable à lire (si ce n'est la petitesse des caractères de la version de poche), intelligent et inspiré, je ne saurais trop vous en recommander la lecture si vous vous demandez à quoi peut bien servir le jeu.

Pour être des parents acceptables : une psychanalyse du jeu de Bruno Bettelheim, Robert Laffont (1987) 1988, 401 pages, €.

mercredi 6 avril 2011

L'enfant et le jeu

Descartes, dans son Discours de la méthode, écrit que : Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée", mais s'est pour mieux s'en défier puisque le bon sens n'est que l'illusion de la raison, et qu'il est à la portée de tout un chacun, il ne peut donc représenter une méthode  acceptable. Jean Chateau n'a visiblement pas lu Descartes et nous livre un essai entièrement sous le sceau du bon sens. De ce fait, il n'éprouve jamais le besoin de justifier ce qu'il affirme, puisque c'est évident : "L'enfant aime la règle ; dans la règle il trouve le plus sûr instrument de son affirmation ; par elle il manifeste la permanence de son être, sa volonté, son autonomie." (p. 89). C'est pratique, ne sachant pas ce que l'auteur entend par "règle", "aime", "affirmation" ou "permanence de l'être" on ne peut le contredire. Il enfile ainsi sur 200 pages les postulats comme les perles.

Pourtant connu et respecté, auteur d'une partie de l'article Jeu dans l'Encyclopaedia Universalis, Jean Chateau n'est que rarement cité par l'épistémologie ludique. On comprend mieux pourquoi à la lecture de ce monologue consensuel digne du café de commerce du coin. Rien n'est absolument faux puisque rien non plus n'y est juste. L'ensemble relève constamment d'un entre-deux tiède et fade. Plus contestable, l'auteur utilise son intime conviction en ce qui concerne sa théorie de "l'appel de l'aîné", démontrée nulle part, pour contester les résultats de Terman produits par une méthode d'enquête (p. 155). On ne sauve guère que quelques rares citations d'auteurs qui apportent les seuls arguments de l'ouvrage, et on n'en retient qu'une chose : l'auteur n'a rien à dire sur le rapport de l'enfant au jeu.

Un ouvrage tout sauf scientifique, qui ne nous apprend rien qu'on ne sache déjà, et qui navigue sans cesse de généralisations abusives en raccourcis simplificateurs, sans jamais atteindre à la synthèse ou à la vulgarisation. Une perte de temps.

L'enfant et le jeu de Jean Chateau, Editions du Scarabée (1954) 1967, 203 pages, épuisé.

jeudi 31 mars 2011

Le jeu de Pascal à Schiller

Paru la même année que Jouer et philosopher, en 1997, Le jeu de Pascal à Schiller replace la pensée du jeu dans une perspective historique et épistémologique. Affirmant d'emblée qu"'il est facile en première approche de cerner la période de l'histoire où se produit cette mutation et qui doit fixer les bornes de notre étude. Elle a lieu a XVII et XVIIIe siècles et trouve son complet achèvement dans les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme de Schiller, après lesquelles commence l'histoire contemporaine de la pensée du jeu." (p. 7), on pouvait craindre le pire. En effet, rien de plus commode quand vous êtes un spécialiste du XVIIIe siècle d'affirmer que la période que vous allez étudier est la seule qui en vaille la peine, plutôt que d'avouer que c'est la seule que vous maîtrisez. 

Or l'auteur fait souvent référence dans la suite de son texte à Aristote et saint Thomas d'Aquin qui ne sont pas exactement des penseurs du XVIIIe. Il est vrai que les commentaires de Colas Duflo apparaissent faibles comparés respectivement à ceux postérieurs de Marie-Hélène Gauthier-Muzellec (1998) pour Aristote ou de François Euvé (2001) pour Thomas d'Aquin. Si le texte est accessible et souvent bien écrit, il vaut surtout pour ses nombreuses références à la pensée des Lumières. On regrette en revanche que les textes étudiés ne soient pas systématiquement cités, en particulier la lettre XV de Schiller, alors que le texte rare de Leibniz présenté en fin d'ouvrage n'a qu'une valeur anecdotique. 

Heureusement l'analyse de la pensée philosophique de l'époque, en particulier celle de Kant sur le jeu, est éclairante et vaut le détour : "On voit déjà que ce que le terme de jeu signale ici c'est en vérité une médiation et une circulation. Lors de la rencontre du beau, imagination et entendement se renvoient l'une à l'autre et la conscience du beau n'est pas autre chose que la sensation de l'effet de ce jeu des facultés, qui est aussi sentiment de leur accord réciproque." (p. 85-86). Il est dommage qu'à cette occasion il ne soit pas fait allusion à la division classique du savoir : éthique, logique et... esthétique, qui montre assez que la pensée de Kant est loin d'être en rupture avec la pensée aristotélicienne. L'absence de Montaigne (XVIe) apparaît également surprenante.

Un petit livre qui a le mérite de nous plonger avec simplicité aux racines de la pensée ludique, même s'il le fait de manière parcellaire et lacunaire, et qui traite enfin du plaisir de jouer, ce que l'autre opus de l'auteur avait complètement occulté. Une bonne introduction à la pensée philosophique sur le jeu, simple et bien écrite. 

Le jeu de Pascal à Schiller de Colas Duflo, PUF 1997, 128 pages, 10 €. Lisible gratuitement en ligne sur Google Livres.

samedi 19 mars 2011

Les jeux des animaux

Ouvrage fondateur, publié en allemand en 1896 et traduit en français en 1902, Les jeux des animaux n'est pas un ouvrage d'un biologiste mais d'un psychologue. Convaincu que les animaux ont beaucoup à nous apprendre sur notre propre comportement, il s'intéresse à démontrer que si le jeu naît moins d'un excès d'énergie que d'un commandement de l'instinct, s'inscrivant de ce fait dans la théorie évolutionniste de Darwin. Nécessaire à l'être vivant, l'instinct en revanche ne saurait l'expliquer complètement, et Groos de s'opposer à l'idée que "les animaux n'auraient qu des instincts, mais point de raison, et les hommes la raison mais pas d'instincts." (p. 25).

Le livre étant ancien, il profite du fait que les théories sur le réflexe conditionné de Pavlov n'avaient pas encore discrédité les recherches sur l'intelligence animale, même si l'auteur tente, tant bien que mal, de se garder de tout anthropomorphisme. Inversement il aborde des questionnements qui n'ont plus cours aujourd'hui : par exemple l'auteur se demande si les fourmis jouent, alors qu'il apporte lui-même la réponse à cette question en faisant le lien entre l'enfance et l'apprentissage par le jeu : "Dans ce cas les animaux ne joueraient pas, comme on disait autrefois, parce qu'ils sont jeunes et gais ; il faudrait dire au contraire : les animaux ont une jeunesse pour qu'ils puissent jouer." (p. 68). Fort heureusement l'intelligence de l'auteur fait merveille, et celui-ci choisit avec bonheur les bonnes questions en y apportant des réponses qui, si elles ne sont pas toujours les meilleures, sont tout au moins pertinentes.

Le principal reproche tiendrait plutôt à certains réflexes qui faussent sa méthode. Ainsi, tout en admettant qu'il faut chercher l'explication de l'origine des jeux des hommes dans celui des animaux, l'auteur cherche, avec force contorsions, les jeux des hommes (construction, poupée, imitation...) dans les jeux des animaux. C'est non seulement peine perdue, mais cela prouve qu'il ne questionne jamais le terme de jeu qu'il considère comme évident. Or ses tartines d'exemples, incluant jusqu'aux jeux de cours, démontrent le contraire. Heureusement, à défaut de maîtriser toujours le coeur de son sujet, l'auteur mène avec brio une réflexion sur la pudicité, confirmant ainsi le bien-fondé de la psychologie comportementale et évolutionniste pour décrypter nos comportements sociaux.

Et, bien qu'on ne suive pas davantage l'auteur dans ses conclusions, puisque celui-ci voit le jeu principalement comme "plaisir d'être une cause" et besoin de puissance, il met le doigt sur son explication qui touche à l'être, à l'affirmation de l'identité et au besoin d'équilibre et de maîtrise. Or, on si on tient compte du fait que la thèse de l'excès d'énergie a depuis été remplacée par la théorie de la stimulation interne, on peut dire que Groos n'est pas tombé loin, et a posé les fondements de l'éthologie contemporaine en matière de jeu. 

Un livre intelligent, dont la pertinence est encore appréciable aujourd'hui. Une lecture ludique et recommandée.

Les jeux des animaux de Karl Groos, Felix Alcan 1902, 375 pages, épuisé.

mercredi 9 mars 2011

Pour une critique de la raison ludique

Adaptation d'une thèse de doctorat, l'ouvrage m'a été conseillé par un lecteur de ce blog ; rétrospectivement je dirais par défi ou par malice. En effet, même si le sujet est vaguement celui du jeu chez Nietzsche, je ne pense pas qu'on puisse décemment conseiller un essai qui tient davantage de la masturbation intellectuelle que de la réflexion. Exceptées l'introduction écrite dans un français, certes un peu alambiqué mais lisible, le reste n'est que vacuité ronflante et prétention. Même le philosophe Colas Duflo, qu'on ne peut taxer de béotianisme en la matière, se contente de citer l'introduction, et le théologien François Euvé, qui fait pourtant de l'immanence du jeu et de la création le propos de son livre, l'ignore simplement.

Comment en effet faire la critique d'un ouvrage qui ne dit rien de compréhensible et qui, lorsqu'on fait l'effort de dépioter le peu qu'on nous donne à ronger (le jeu serait une "immanence opératoire", répété à l'envi, et dont je n'ai toujours pas compris la signification), se dégonfle comme un soufflet ? Outre un plan déséquilibré (une partie de 100 pages l'autre de 50), l'auteur se gargarise de son style amphigourique et impossible, au point qu'on reste admiratif qu'il arrive encore à suivre sa propre pensée. Le premier et l'un des seuls exemples arrive page 84, au moment où l'on n'y croit plus. Mais entre temps, l'auteur nous gâte : "La "différance" correspond à la dérive transcendantale du travail des dualités, le dérapage a priori des limites dedans/dehors - mais un dérapage en perpétuelle instance de réorganisation, tel que la transgression ne puisse jamais se dissocier du simulacre de cela même qu'elle transgresse." (p. 45) ou encore : "Il faut plutôt y entendre une invocation à vivre l'esprit (y compris l'intellect) dans sa corporéité pratique inconnue." (p. 63). L'éditeur a-t-il seulement relu ?

Enfin, non content d'être illisible, l'auteur se permet de contredire Eugen Fink qui, s'il est exigeant, dévoile une pensée riche et pertinente, ce dont il ne peut guère se targuer. Pire, il s'agit d'un commentaire de Nietzsche qui réussit la performance d'être plus obscur que la philosophie qu'il est censé éclairer. Pourtant on sait depuis Boileau que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire vous viennent aisément. » Fort heureusement le jeu a encore l'avantage d'être un sujet de passionnés qui nourrit des ouvrages sincères. Celui-ci est tout sauf cela. A fuir. 

Pour une critique de la raison ludique : essai sur la problématique Nietzchéenne de Thierry Lenain, Vrin 1993, 196 pages, 28 €.

lundi 28 février 2011

Investigations philosophiques

Souvent cité par l'épistémologie ludique, Ludwig Wittgenstein (1889-1951) n'a pas, à proprement parler, écrit un ouvrage sur le jeu. Il s'intéresse en tant que philosophe et logicien aux jeux de langage et justifie cette appellation en illustrant sa pensée par des comparaisons avec le jeu. On trouve dans les investigations philosophiques, dans le style clair et exigeant qui le caractérise, davantage de constats numérotés (raisonnement cartésien) sur le jeu que de réflexions. Cependant on lit en filigrane une vision dépoussiérée et, toute naïve qu'elle soit, stimulante du jeu. En effet le jeu est traité en tant qu'activité symbolique, on devrait même dire acte de langage, et non en tant que structure. 

Par exemple Wittgenstein relève que ranger une pièce sur un échiquier et la déplacer n'a pas la même valeur, et qu'il s'agit d'un problème de signification et de contexte. Or toute la difficulté de définir le jeu vient de ce que le jeu est une activité qui en recouvre une autre, au point de faire changer de sens l'activité première. "76 - Si quelqu'un traçait une délimitation rigoureuse, je ne pourrais pas la reconnaître pour celle qu'il était toujours dans mon intention de tracer, ou que j'ai déjà tracée mentalement. Car je n'en voulais tracer aucune." (p. 152). Un constat certes évident, mais particulièrement pertinent en matière de jeu : comment définir ce dont nous nous servons tous les jours sans avoir à le définir ? Et avec quelles conséquences ? 

Cette démarche est représentative du style de Wittgenstein qui a l'art de poser la question juste à défaut d'apporter de réponse, car une bonne question n'a-t-elle pas par définition aucune réponse définitive ? Et Wittgenstein de remarquer : "89 - Saint Augustin écrit : Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Mais sitôt qu'on me demande de l'expliquer, je ne sais plus." (p. 159). Il en est du jeu comme du temps : il est tellement inscrit en nous que nous ne savons le considérer avec la distance nécessaire. Interroger les évidences, c'est le rôle de la philosophie, comme tenter de voir au delà.

Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques de Ludwig Wittgenstein, Gallimard 1961, p. 109-365, épuisé.

samedi 19 février 2011

La formation du symbole chez l'enfant

Classique de la psychopédagogie, le jeu est étudié comme fondement de l'élaboration de la pensée par l'intermédiaire de l'imitation. Piaget est cependant moins intéressé par le jeu, qui concerne surtout la seconde partie de l'ouvrage, que par la représentation cognitive que l'activité ludique de l'enfant traduit. On retrouve les grandes caractéristiques et thèmes de sa pensée : imitation, assimilation / accommodation, réaction circulaire, pensée fictionnelle... 

Bien que l'assimilation / accommodation soit inspirée de l'adaptation biologique, la théorie piagétienne apporte une explication intéressante du jeu : si l'enfant joue c'est pour recréer par imitation des situations qui lui échappent et qu'il cherche à assimiler. Le jeu repose donc sur une situation incomprise : par exemple la poupée va au travail car l'enfant ne sait pas ce qu'est le travail, ensuite soit l'enfant raccorde cette situation à une catégorie connue comme l'absence : travailler serait donc être absent, il s'agit alors d'une assimilation, soit il sent qu'il ne peut le faire et crée une nouvelle catégorie pour les absences de papa, parce que maman ne travaille pas et est parfois absente, il y a alors accommodation. L'enfant répète la scène jusqu'à en avoir  assimilé toutes les contradictions ou en avoir accommoder une partie. C'est la réaction circulaire, de l'assimilation à l'accommodation et inversement, qui lui apporte l'amusement pour récompense de son sentiment de maîtrise.

Si Piaget fait le lien avec le plaisir de l'enfant, il n'y intéresse pourtant qu'en tant qu'accessoire de l'apprentissage de la pensée abstraite qu'il appelle fictionnelle. Il passe ainsi à côté de connexions fécondes entre, par exemple, sa théorie de l'imitation et le principe de répétition cher à Freud. En effet, si l'enfant imite c'est parce que l'absence d'explication est anxiogène et qu'en jouant l'enfant apprivoise l'incompréhensible qui lui fait peur. Un jeu apporte du plaisir car il accroît les capacités de raisonnement de l'enfant, or ce surcroît de compréhension désactive l'angoisse de l'enfant en le rassurant sur son environnement puisqu'il le comprend désormais, littéralement, puisqu'il lui fait une place dans son univers mental, changeant l'inquiétante réalité en symbole familier et réconfortant.

La démarche de Piaget n'est ainsi pas exempte de critiques : en ne s'intéressant qu'aux fonctions de la pensée symbolique, Piaget minimise leur intégration globale et leurs conséquences sur l'activité ludique (et inversement), s'arrêtant parfois au milieu du pont. Inversement, sa volonté de démonstration est parfois contreproductive, comme par exemple lorsqu'il veut faire du symbole la spécificité de l'enfant alors qu'il vient d'en donner une illustration concluante chez le singe ; ou encore lorsqu'il veut démontrer qu'il peut y avoir jeu sans symbole, ce qui selon sa propre théorie est impossible.

Autant de critiques qui n'entachent pourtant pas un ouvrage très riche, même s'il est parfois  aride et difficile à suivre, et qui reste, plus de 65 ans après sa rédaction, d'une surprenante modernité. Une lecture essentielle.

La formation du symbole chez l'enfant : imitation, jeu, rêve - image et représentation de Jean Piaget, Delachaux et Niestlé 1945 (1959), 310 pages, épuisé.

jeudi 3 février 2011

Jouer / apprendre

Dans son précédent opus, Jeu et éducation, Gilles Brougère annonçait que "qui veut produire un discours scientifique devait construire son concept de jeu." (p. 272). Pourtant, depuis, l'auteur n' a pas pour autant une définition du jeu à proposer, allant jusqu'à réfuter qu'on puisse définir le jeu : "Le monde n'est pas construit sur des barrières étanches entre les activités. Vouloir isoler le jeu d'autres activités qui lui sont proches, et confier cette tâche à la définition, est un  exercice voué à l'échec." (p. 41) Plus encore, tout travail de synthèse serait prétentieux et vain : "C'est sans doute parce que nous en connaissons plus sur le jeu que la synthèse est devenue impossible. Nous nous éloignons d'une vision où l'on croyait qu'avec une idée géniale on pouvait rendre compte de la diversités des activités appelées "jeux"." (p. 5).

C'est sans doute là l'aspect le plus contestable que d'annoncer d'entrée que ce qui n'a pu être traité par l'auteur est impossible à réaliser. Ne serait-il pas en effet plus pertinent d'admettre que ce qu'on avoue impossible l'est d'abord pour celui qui l'écrit ? Cet aveu passant alors pour de la rigueur scientifique plutôt que pour la volonté coupable de dissuader une recherche qui nous prendrait en défaut. Or le plus étonnant reste que l'ouvrage est la contre-preuve de ce qui vient d'être affirmé. En effet Jouer / apprendre est bien une synthèse sur le jeu comme le prouvent assez des chapitres au titre évocateur : (I) Peut-on se prendre au jeu ? (II) Comment pense-t-on le jeu ? (III) Qu'est-ce que le jeu ? (V) Expérience et culture ludique (VI) Le jeu, un loisir parmi d'autres... Plus encore, en dépit de sa déclaration de foi, Brougère nous donne finalement sa définition du jeu à partir de ses composantes : "On pourrait bien sûr reprendre ces critères et les aligner sous forme de définition. Le jeu serait alors une activité de second degré constituée d'une suite de décisions, dotée de règles, incertaine quant à sa fin et frivole car limitée dans ses conséquences." (p. 58-59). Bref, on sent surtout que l'auteur, comme dans son opus précédent, ne sait pas toujours bien comment prendre le jeu.

A posteriori c'est cette démarche prospective qui, à défaut d'être toujours logique et efficace, permet au lecteur de s'immiscer dans une réflexion en construction. C'est parfois déroutant, à l'instar de la structure de l'ouvrage qui consacre deux fois plus de chapitres au "jouer" qu'à l'"apprendre", traitant les deux termes en parallèle plus qu'en intersection. Ainsi le second vocable, qui pose visiblement moins de difficultés à Brougère, en ressort sensiblement moins approfondi que le premier. C'est aussi parfois contestable, par exemple quand l'auteur croit voir une révolution du jeu dans sa forme vidéoludique, qui en est tout au plus une extension. 

Un ouvrage pertinent, riche et synthétique à la fois (même s'il s'en défend), certes parfois contradictoire, mais dont la forme est finalement tout à fait à l'image du jeu, notion paradoxale s'il en est, que cet essai sert de façon sincère et accessible à défaut d'être toujours limpide. Une lecture chaleureusement recommandée. 

Jouer / apprendre de Gilles Brougère, Economica 2005, 176 pages, 19 €.

vendredi 28 janvier 2011

La partie de trictrac

Nouvelle peu connue de Prosper Mérimée, écrite en 1830, on y retrouve les qualités et les défaut de l'écrivain : une très belle langue et un talent certain pour la peinture de personnages plus vrais que nature, mais que l'auteur malmène, voire mène mal, car il ne sait rapidement plus qu'en faire, la nouvelle se terminant (c'est le cas de le dire) en queue de poisson. L'histoire commence et finit sur un bateau car elle concerne un officier de marine. Celui-ci, doté de qualités rares, est passionnant et passionné, tombant coup sur coup amoureux d'une actrice avant de jouer tout son argent, puis son honneur, au jeu. 

Peinture à la fois romantique et réaliste de la passion, le jeu y est perdition et miroir de l'âme. C'est par la tricherie que le protagoniste le perd mais c'est aussi par elle qu'il dévoile ses qualités  morales et sa droiture. La fin tragique est peu crédible, comme souvent chez Mérimée qui donne l'impression de les saborder sciemment à défaut de savoir les achever, mais avec plus de mépris et moins d'humour que Poe dans ses Histoires extraordinaires. Le jeu est peint sous un jour peu reluisant : tentation, inconséquence, entêtement, fatalité, fortune facile et infortune tenace. On s'étonne presque que ces lignes ne soient pas de Chateaubriand, qui faillit se perdre en s'étant laissé tenter une fois à jouer son argent.

Pourtant c'est davantage les affres du héros qui a failli à sa morale qui intéresse Mérimée, vacillement qui comme chez Zola est sans espoir de rédemption : 
"_ Malheureux ! Dieux me pardonne, n'aurais-tu pas des remords pour avoir plumé ce gros mynheer ?
Il releva la tête et la regarda d'un oeil hagard. 
Qu'importe !... Poursuivit-elle, qu'importe qu'il ait pris la chose au tragique et se soit brûlé ce qu'il avait de cervelle ! Je ne plains pas les joueurs qui perdent ; et certes son argent est mieux dans nos mains que dans les siennes ; il l'aurait dépensé à boire et à fumer, au lieu que nous nous allons faire mille extravagances toutes plus élégantes les unes que les autres. (...) Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient bien croire que tu as triché ?
_ Et si cela était vrai, s'écria-t-il d'une voix sourde en s'arrêtant devant elle.
_ Bah ! Répondit-elle en souriant, tu n'as pas assez d'esprit pour tricher au jeu.
_ Oui, j'ai triché,Gabrielle ; j'ai triché comme un misérable que je suis. 
Elle comprit à son émotion qu'il ne disait que trop vrai : elle s'assit sur un canapé et demeura quelque temps sans parler.
_ J'aimerais mieux, dit-elle enfin d'une voix très émue, j'aimerais mieux que tu eusses tué dix hommes que d'avoir triché au jeu."  (p. 101-102).  

Pour l'officier de marine, la tricherie entreprise sciemment, dans un jeu certes fictif mais où l'on joue de l'argent bien réel, devient une tache indélébile que rien ne permet d'expier. Si le jeu est l'instrument de sa perdition, l'enjeu et la faiblesse humaine en sont finalement les seuls responsables. C'est bien la tricherie qui est condamnée, non le jeu lui-même. Le tricheur est définitivement quelqu'un qui ne sait pas jouer, c'est-à-dire que celui-ci inverse les conventions du jeu : il profite de la fictivité du jeu en s'autorisant une conduite immorale tout en la justifiant par la réalité et l'importance de l'enjeu. L'introduction même d'une mise dévoie ainsi la sphère ludique qui devient un affrontement réel où la fin justifie les moyens. Or, pris au jeu, le code d'honneur du héros lui interdit désormais de vivre dans la réalité, le rendant infâme à ses yeux. Morale conventionelle mais néanmoins stimulante.

La partie de trictrac de Prosper Mérimée, PML 1995, p. 93 à 111, 2.50 €. 

mercredi 19 janvier 2011

Le symbolisme des jeux

Historien indépendant, auteur d'une gigantesque Histoire des jeux de société, Jean-Marie Lhôte fut d'abord un spécialiste de la symbolique du tarot qui imprègne largement cet ouvrage sur le symbolisme des jeux. Les quatre enseignes (coupe, épée, bâton et denier) du tarot divinatoire fournissent l'architecture de l'ouvrage et sont le fondement d'une classification des jeux : « Quatre "cas de figure" peuvent être distingués et proposent une classification des jeux dans l’espace : I° jeux dont la nature réside dans une figure fixe – 2° jeux dont les figures se forment en jouant – 3° jeux dont la nature réside dans une figure mobile – 4° jeux conditionnés par la figure de leurs terrains d’évolution ou de leurs tabliers. » (p. 25-26). On retrouve ainsi sans surprise la classification de Roger Caillois : « la magie des objets » aux figures fixes intègre le masque (mimicry), « le plaisir d’être ensemble » dont les figures sont suscitées par les joueurs et provoquent le vertige (ilinx), « le sort des rêves » qui détermine au hasard une figure mobile (alea) et enfin « L’ordre du monde » dont l’espace, aire de la compétition (agôn), établit les figures du jeu.

L'apport de Lhôte est donc moins dans cette classification postulée et sans nouveauté, que dans certaines réflexions savoureuses et une bibliographie très personnelle qui donne la part belle aux ouvrages anciens et oubliés comme le livre de Becq de Fouquières. Si l'on déplore souvent au fil des pages le goût immodéré de l'auteur pour la compilation et la description au détriment de la progression de la réflexion ou de la synthèse, le travers est moins accusé que de coutume chez les historiens indépendants. Ce défaut est cependant d'autant plus regrettable que sa langue lyrique et sa pensée originale font parfois merveille, comme c'est le cas ici en conclusion de l'ouvrage : 

« J’admire avec méfiance et scepticisme, l’auteur qui, au terme d’un ouvrage, le clôt d’une conclusion comme un cadenas et livre le volume avec son mode d’emploi, aussi précis que celui d’un comprimé pharmaceutique. Prenez et lisez, disent-ils et vous serez guéris de votre soif ; vous accèderez aux secrets de l’homme et du monde, vous possèderez la clef mirifique du beau savoir. Ici, dans ce domaine des jeux, je ne peux dire rien de tel. Le jeu irrigue toutes les activités de la vie, et l’on ne sait s’il faut le comparer au sang, à l’oxygène ou aux deux ensemble. Je ne peux que retourner vers mes sources pour inviter le lecteur à comprendre au moins les ressorts auxquels j’ai obéi,  consciemment ou non, au cours de mon enquête ; pour lui permettre de faire les corrections, se moquer de ce qu’il pourra prendre pour de la naïveté, reconstruire éventuellement un échafaudage différent du mien, adapté à son usage. » (p. 211)

Cette absence assumée d'esprit de synthèse est à la fois le défaut et la richesse de cet ouvrage qui se lit comme un nuancier, stimulant l'imaginaire. L'anecdote finale, sur un certain paquet sur lequel il est écrit "Ne pas toucher" et dont l'auteur se fait un jeu de deviner le contenu, est un bel enseignement sur l'importance du jeu dans notre vie. En espérant avoir aiguisé votre curiosité et votre appétit ludique.

Le symbolisme des jeux de Jean-Marie Lhôte, Berg International 2010 (1976), 255 pages, 22 €.

lundi 10 janvier 2011

La partie de trictrac

Jacob Duck est un peintre hollandais du XVIIe siècle, qui comme ses confrères affectionne les intérieurs et les scènes de genre, c'est-à-dire empruntées sur le vif au quotidien de ses contemporains. Le goût pour le clair-obscur et les détails les plus travaillés est typique de la peinture flamande de cette époque. Le traitement du jeu est lui plus original, puisqu'on aperçoit à peine l'objet du délit dans cette société hollandaise, calviniste et sévère. Or si le jeu est ici mis en avant de façon subtile, il faut le deviner comme s'il était l'instrument plus que la clef du tableau, en dépit de son titre.

Les loisirs sont partout sans être forcément mis en avant : des instruments de musique accrochés au fond de la salle, jusqu'au broc, sas doute du vin, en passant pas l'assiette vide représentées au premier plan qui nous indique que l'un des joueurs a pris une collation. Les armes ne sont présentes que pour rappeler que nous nous trouvons dans une salle de repos des gardes et que nous sommes en présence de gens simples. Malgré les indices du plaisir, rien dans cette scène n'apparaît visiblement anticonformiste ou immoral : les armes sont au fourreau, le jeu sans mise, le broc fermé, l'assiette propre, les instruments rangés, les couples formés et paisibles, la pièce en ordre, la domestique travailleuse... Le jeu de trictrac s'appelle "verkeerspel" en hollandais, ce qui signifie à peu près "jeu pour tenir compagnie".

Ainsi le sens de la scène apparaît peu à peu : ce n'est pas le jeu qui intéresse le peintre mais bien son effet sur les joueurs : celle de mettre en relation ces amis. Ce qui étonne d'emblée est notre impression de n'être qu'un lointain observateur de la partie, par dessus l'épaule du joueur, arque-bouté sur le tablier du jeu, en pleine dévotion. Les deux joueurs, de même que le couple qui commente la partie, ont des positions qui trahissent la passion et sont accaparés par la tension de la partie, probablement un lancé de dé décisif, au point d'oublier notre présence. A l'instar de la domestique qui, attirée par les exclamations, interrompt son travail pour entrevoir leur origine, nous approchons en tirant le cou pour tenter d'esquiver le dos imposant du joueur qui nous cache l'objet de tant de plaisir et de célébration, l'imagination piquée et l'envie d'en être.

Moment de détente intemporel, il ne s'impose pas à nous puisque c'est d'abord la passion communicative de ces gens qui stimule notre curiosité. Le jeu a ici pleinement son sens de joie, et c'est sa convivialité qui est célébrée, apportant à la scène une atmosphère d'innocence et de quiétude, loin de la réprobation morale que l'Ancien Régime associe traditionnellement au jeu. Ce dernier est ici une mise en abîme pour l'art, qui joue avec notre curiosité, nous faisant ressentir à la fois l'importance du dénouement de cette partie et l'innocence de l'activité ludique en général, partageant l'amusement et la complicité induits entre le peintre, ses sujets et nous. Un tableau subtil qui, comme l'indique son titre, tisse un réseau de relations entre l'artiste, le spectateur et les protagonistes.

La partie de trictrac (v. 1630) de Jacob Duck (1600?-1667), Galerie De Jonckheere. Visible en ligne sur http://dejonckheere-gallery.com/fr/Duck_Jacob-5.html?m=1&id=172.