lundi 29 octobre 2012

L’homme-jeu

« Un maître rendait la justice entre deux plaignants devant ses disciples. Au premier qui exposait son cas, le juge, après une longue réflexion, décida de donner raison. Mais, quand le deuxième eut fini de plaider, le juge lui donna aussi raison. Aux disciples qui s’étonnaient, alors le maître, après une nouvelle réflexion, répondit : « En effet, vous avez raison. » Cette anecdote, attribuée au Talmud et rapportée en 4e de couverture, expose le propos de l’ouvrage, à savoir une tentative de dialogue entre différentes rationalités ou, devrait-on dire, entre différents moyens de connaissance. En effet, et c’est sans doute là l’une des faiblesses de cet essai, est finalement de tout considérer du point de vue de la raison. Avec ce postulat, les « jeux de la connaissance », c’est-à-dire la conscience d’une connaissance qui ne se présenterait pas comme telle ou qui prendrait ses distances avec la connaissance scientifique, ne peut que finir, dans l’un des derniers chapitre de cet essai, par se faire jour.

Le chapitre se présente comme une relecture critique des écrits de Ludwig Wittgenstein, Eugen Fink et Donald Winnicott. A partir de l’aire transitionnelle du dernier, Henri Atlan propose une représentation de la connaissance comme interdépendance du monde extérieur et intérieur, ce reflet du vrai monde inaccessible n’étant pas, selon le second, moins vraie que l’original puisque seul celui-ci existe pour nous. Enfin il tempère cette représentation par la mise en garde de Ludwig Wittgenstein qui considère la causalité, puisque l’esprit humain ne peut s’empêcher de mettre en corrélation deux faits, comme une superstition. En effet, cette grille de lecture de la réalité « à mailles plus ou moins grossières » (p. 278) risque à tout moment de faire confondre le monde et la loupe qui sert à l’interpréter : « Des lois telles que la proposition de raison suffisante (la loi de causalité), etc., traitent du filet, non pas de ce que décrit le filet. » (p.  279).

Et c’est là que le bât blesse, car en dépit de l’intention louable de dépasser la rationalité scientifique en reconnaissant que « C’est en faisant jouer entre eux les symbiontes de trois cerveaux particuliers – Winnicott, Fink, Wittgenstein – que nous essaierons ici d’opposer l’expérience du jeu dans ses rapports avec le réel et le possible à la croyance plate en la vérité de doctrines ou théories qui exprimeraient directement la Réalité. » (p. 263) ; ce dépassement n’en est pas pour autant, malgré les apparences, la reconnaissance du jeu pour sa dimension à la fois expérientielle et potentielle, comme moyen de connaissance, mais la simple opposition éculée de la théorie à la pratique. Pourtant, qu’est-ce donc que la théorie sinon la réorganisation de l’empirisme en un ensemble cohérent, et qu’est-ce en retour que l’empirisme sinon la réalisation d’une hypothèse théorique incarnée par l’essai-erreur. Et Henri Atlan de proposer en thèse en ouverture de chapitre une ouverture pluridisciplinaire : « Accepter de jouer le jeu de plusieurs systèmes interprétatifs différents, scientifiques, philosophiques, mystiques, artistiques, en prenant bien soin de n’en pas mélanger les règles. Telle serait donc l’attitude correcte sur les chemins de la connaissance pour qui voudrait à la fois obéir à un souci de rigueur et de rationalité et ne pas se fermer des voies qu’ont ouvertes, chacune pour elle-même, des formes différentes et spécifiques de rationalité (ou d’irrationalité revendiquée, ce qui revient au même car celle-ci implique de ne pas tricher avec l’exercice par ailleurs reconnu de la raison). » (p. 261). Le jeu est donc envisagé seulement au sens métaphorique, et la supra-logique de la pensée complexe, réduite à de la logique inversée…

On le voit dans l’exemple du filet : dire que la carte n’est pas le territoire est un lieu commun, même en 1986. Pourtant l’auteur, citant l’aire transitionnelle, est bien conscient que la seule perception que nous avons d’un territoire repose sur la carte, qui synthétise autant qu’elle invite à l’expérience de son parcours. Plus encore, sa position revient à réfuter que toute objectivité ne puisse qu’être comprise dans la subjectivité de notre compréhension, alors même qu’elle en est le produit. L’auteur rate donc la pensée complexe, alors même qu’il cite Edgar Morin et qu’il insiste sur les systèmes à la fois produits et producteurs (« Car le jeu est à la fois humain et ‘‘cosmique’’ ou ‘‘mondain’’ : humain en ce qu’il s’agit d’activité des hommes, mondain en ce qu’il est l’activité, à travers les hommes et constitutive des hommes eux-mêmes, ce que Fink appelle le monde. » [p. 266]) qui permet seule de dépasser l’opposition de la logique et du sensible, de l’objectif et du subjectif, puisque le premier n’existe que par la perception que nous en donne le second.

Tout au moins, l’intérêt de la pensée d’Henri Atlan est d’être pleine d’intuitions justes, que ce soit en ce qui concerne la pensée complexe, même s’il ne fait que lui tourner autour, ou en annonçant celle de Colas Duflo sur le jeu comme invention d’une liberté dans et par une légalité : « Cet état paradoxal de réel-iréel, nous l’expérimentons quand s’interpénètrent nos expériences sensibles et notre pensée des possibles dans notre vie que nous percevons comme étant elle-même à la fois ‘‘autoréalisation’’ et ‘‘rétrécissement de nos possibilités’’ » (p. 269). Enfin il est l’un des premiers penseurs, même si c’est davantage manière implicite qu’explicite, à envisager le jeu comme une catégorie de connaissance, où l'on voit poindre l'autopoïèse théorisée par Francisco Varela : « Voilà qu’on nous suggère ici que ce rêve pourrait être de ‘‘jouer comme un enfant’’ de telle sorte que la dialectique de la mort et du chaos utilisés par la vie ne serait que la trace de l’inutilité, du gratuit de ce jeu. » (p. 273) Stimulant.

« L’homme-jeu » in A tort et à raison : intercritique de la science et du mythe d’Henri Atlan, Seuil 1986, p. 261-293, épuisé.

vendredi 19 octobre 2012

L’humour

Dans son essai sur le mot d’esprit Freud a longuement tâtonné avant de proposer une théorie qui propose de faire du trait d’esprit une économie psychique. Bien qu’il distingue de façon maladroite et obscure entre rire, spirituel, comique et humour, sans que l’on sache bien pourquoi, il donne dans sa conférence de 1927 à l’humour la même fonction psychique : « Il n’y a aucun doute, l’essence de l’humour consiste à économiser les affects que la situation devrait occasionner, et à se dégager par une plaisanterie de la possibilité de telles extériorisations affectives. » (p. 323) L’humour et sa conséquence, le rire, sont ainsi un moyen de décharger la tension occasionnée par les angoisses que génère l’environnement, et les risques d’agression, ce que Freud appelle les offenses, que constituent potentiellement toute relation.

La nouveauté, en 1927, vient davantage de la convocation du « moi » qui est déjà le propos principal de Freud dans Le créateur littéraire et la fantaisie (1907), communication présentée avec pertinence au début du même recueil : « Le caractère grandiose est manifestement lié au triomphe du narcissisme, à l’invulnérabilité victorieusement affirmée du moi. Le moi se refuse à se laisser offenser, contraindre à la souffrance par les occasions qui se rencontrent dans la réalité ; il maintient fermement que les traumatismes issus du monde extérieur ne peuvent l’atteindre ; davantage : il montre qu’ils ne sont pour lui que matière à gain de plaisir. » (p. 323) Certes, la valeur cathartique de l’humour est évidente, mais plus encore le rire est une façon de diminuer les tensions sociales en lui substituant l’intimité engendrée par le rire : si nous partageons les mêmes sentiments, alors nous supprimons les tensions potentielles engendrées par les risques de toute communication. Partager des angoisses, vider une offense de son contenu, ce n’est pas les supprimer mais lever le danger qu’elles constituent, les désactiver.

La conclusion de Freud, obnubilé par son principe d’économie ne porte rétrospectivement pas bien loin : « Il veut dire : ‘‘Regarde, voilà donc le monde qui paraît si dangereux. Un jeu d’enfant, tout juste bon à faire l’objet d’une plaisanterie’’. » (p. 328). En d’autres termes, selon les mots postérieurs du surréaliste Achile Chavée (et sans doute lecteur de Freud) : « l’humour (noir) est la politesse du désespoir. » En effet, la fonction réassurante de l’humour est double puisqu’elle désactive l’angoisse qui nous écrase par un rire qui la nie tout en nous rapprochant de nos congénères. Au-delà, et c’est sans doute la fonction que l’humour partage le plus profondément avec le jeu, ce dernier affirme que l’homme n’est complètement humain que par sa capacité à échapper à l’instinct, donc à dénoncer par l’esprit les angoisses dont celui-là même (cet esprit qui nous autorise justement la prescience du danger) s’accable. Mal et remède du mal, l’esprit et le langage qui le traduit et le réalise – littéralement le mot d’esprit – permet de s’affranchir des peurs incommensurables que cette capacité d’anticipation fait naître.

Or Freud l’a compris, la psychanalyse est toute entière contenu dans ce hiatus, cette aptitude à générer des angoisses qui n’existent que pour nous et dont nous sommes la seule solution. Ainsi le mot d’esprit, comme le jeu, permet de compenser l’angoisse par le fantasme, la souffrance par le plaisir, celui de devenir l’acteur de notre joie, cette manifestation de notre libération des peurs qui nous étreignent, celles d’un environnement hostile ou du « ça » tapi en nous.

Une réflexion plus convaincante et stimulante que l’ouvrage préparatoire et laborieux dont elle tirée, sans être complètement aboutie.

« L’humour » [1927] de Sigmund Freud in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard 1985, pages 319-328, 8.10 €. 

mardi 9 octobre 2012

Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient

Plus que la question de l’humour et du rire, cet essai pose la question du génie. Freud a écrit quelques essais sur le jeu, du moins la fiction et le plaisir,  dont Le créateur littéraire et la fantaisie est sans doute le plus réussi. En comparaison Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient est au premier ce que les Observations sur le sentiment du beau et du sublime de Kant est à la Critique de la raison pure : une blague. L’histoire a oublié les tragédies de Voltaire, et les écrits médiocres, pour ne pas dire grotesques, des grands penseurs du passés. En l’occurrence, on aura bien du mal à trouver dans cet essai quoi que ce soit d’intéressant. La faute à une forme qui tient plus de l’almanach Vermot que d’un essai scientifique, où la méthode se borne à multiplier les blagues sans charme, n’en déplaise à l’auteur qui vante « son jugement très sûr », l’exemple ayant partout remplacé la preuve, l’amenant à appuyer ainsi un premier exemple par un second : « L’examen d’un deuxième exemple confirmera cette conception. » (p. 327).

La question du jeu de mot, dont dérive finalement la plupart des vocables du jeu (iocus par exemple, mais aussi spiel) pose à la fois la question du symbolique, du plaisir et du rire. En hébreu le rire et le jeu sont par exemple un seul et même mot. Mais, même si Freud cite plusieurs références, il semble que Freud ne se soit pas suffisamment documenté sur la question pour remettre en cause ses certitudes. Ainsi celui-ci enchaîne les postulats et les erreurs : on ne peut pas rire du mot d’esprit que nous avons fait nous-mêmes (il ne me connaît pas) ; il faut de préférence une tierce personne pour exercer le trait d’esprit (alors qu’un scénariste en fait tout seul par exemple) ; le trait d’esprit se distingue du comique naïf par son caractère volontaire (alors qu’il est possible de rire justement de son caractère involontaire voire du lapsus révélateur qui le contient), on rit par « ricochet » alors que certains des meilleurs traits d’esprits sont faits par les pince-sans-rire dont le décalage entre la pensée et l'attitude ajoute à la drôlerie du trait, etc.

Il arrive même à Freud de se contredire, l’ouvrage étant si laborieux qu’il oublie la thèse précédemment défendue : « La psychogénèse du mot d’esprit nous a enseigné que le plaisir donné donné par le mot d’esprit provient du jeu avec les mots ou bien du déchaînement du non-sens et que le sens du mot d’esprit a pour seule destination de protéger ce plaisir contre sa suppression par la raison critique. » (p. 244) Cette thèse bien légère vient infirmer par exemple une précédente qui appuie sur la dérivation sexuelle : « Dès lors, on peut enfin toucher du doigt ce que le mot d’esprit réalise quand il est au service de sa tendance. Il rend possible la satisfaction d’une pulsion (de la pulsion lubrique et hostile) en s’opposant à un obstacle qui lui barre la route, il contourne cet obstacle et puise ainsi du plaisir à une source de plaisir qui était devenue inaccessible du fait de l’obstacle. L’obstacle qui barre la route n’est, à proprement parler, rien d’autre que l’incapacité de la femme à supporter le sexuel quand il n’est pas voilé, incapacité d’autant plus grande que le niveau culturel et social de celle-ci est élevé. » (p. 195). Thèse à son tour contredite par le résumé que Freud fait en conclusion de son essai de la thèse qu’il vient de développer : « Le plaisir du mot d’esprit nous a semblé provenir de l’économie d’une dépense d’inhibition, celui du comique de l’économie d’une dépense (d’investissement) de représentation, et celui de l’humour de l’économie d’une dépense de sentiment. » (p. 410-411).

C’est cette dernière thèse qui est reprise dans son essai plus tardif L’humour. Au final, on perçoit les difficultés de Sigmund Freud sur ce sujet qui en permanence balaie les thèmes qui lui sont chers sans trouver l’angle d’attaque qui permettrait de tous les relier : la sexualité, la condensation, le refoulement, l’inhibition, etc. Pourtant on sent poindre dans ces différentes thèses une explication commune : celle d’une agression que le rire, d’une acception plus large que le seul mot d’esprit, permet de désactiver. Sexuelle, sociale, morale ou logique, la violence que sublime le rire créé une intimité entre les rieurs tout en offrant une dérivation aux interdits qui trouvent ainsi un espace de réalisation par leur déplacement dans l’espace symbolique.

Un ouvrage qui en dit bien plus sur le processus de réflexion de Sigmund Freud que sur le sujet de l’essai, dont l’apport est faible en comparaison de ce dont est capable ce grand penseur.

Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient [1905] de Sigmund Freud, Gallimard 1988, 442 pages, 8.10 €

samedi 29 septembre 2012

Vivre : la psychologie du bonheur

Si le titre français ne permet sans doute pas de comprendre ce que vient faire un livre de développement personnel dans un blog consacré au jeu, le titre américain est plus explicite. En effet, Flow : the psychology of optimal experience est davantage une étude sur l’expérience – traduction de flow –, et comment la vivre intensément, que sur le bonheur, état d’esprit abstrait et rétrospectif. Dès lors chaque fois qu’on voit poindre le mot de bonheur on ne peut s’empêcher de penser que le traducteur avait pour mission de coller aux exigences d’une collection appelée Evolution : des livres pour vous faciliter la vie. Envisagée sous l’angle de l’expérience optimale, parfois appelée plus justement ailleurs proximale, le jeu a donc toute sa place. Etrangement, ce sont surtout les professionnels plus que les chercheurs qui ont fait le renom de la pensée de Csikszentmihalyi, sensibles sans doute à l’analogie entre la courbe de difficulté d’un jeu vidéo, qui définit en deçà l’ennui et au-delà la frustration, même si cet ouvrage est aussi évoqué par les spécialistes de l’éducation comme Gilles Brougère dans son essai Jouer / apprendre.

L’expérience optimale est décrite ainsi :
1. « la tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;
2. l’individu se concentre sur ce qu’il fait ;
3. la cible visée est claire ;
4. l’activité en cours fournit une rétroaction immédiate ;
5. l’engagement de l’individu est profond et fait disparaître toute distraction
6. la personne exerce le contrôle sur ses actions ;
7. la préoccupation de soi disparaît, mais, paradoxalement, le sens de soi est renforcé à la suite de l’expérience optimale ;
8. la perception de la durée est altérée. » (p. 79-80)

Cet ouvrage a un peu les défauts de sa méthode : fruit d’une collaboration de différents chercheurs de divers pays, les témoignages sont souvent interprétés au pied de la lettre, sans volonté de théorisation. Par exemple le point deux et trois sont distincts alors que l’un conditionne l’autre, les points 2 et 4 sont redondants… D’autre part aucun rapprochement n’est fait avec d’autres théories comme celle de la motivation d’Abraham Maslow dont la base est physiologique et le sommet apporte l’accomplissement, autre nom de l’expérience optimale. On notera que c’est le point 4 qui montre l’importance de l’aspect autotélique : l’apport d’une rétroaction immédiate qui est l’une des caractéristiques du jeu et plus difficile à trouver dans la vie courante. Cette belle description externe d’une activité interne est judicieusement complétée par une analyse interne de Myhaly Cszikszentmihalyi :

« Le lecteur aura sans doute détecté des traces de circularité. Si, d’une part, l’attention ou l’énergie psychique, est dirigée par le soi, ce dernier étant constitué de la somme des contenus de la conscience (dont la structure des buts) et si, d’autre part, les contenus de la conscience (dont la structure des buts) et si, d’autre part, les contenus de la conscience résultent de la façon d’investir l’attention, il y a là un système qui tourne en rond –  sans cause ni effet clairs. Le soi dirige l’attention et l’attention détermine le soi. De fait, les deux énoncés sont vrais : la conscience n’est pas un système linéaire, mais un système de causalité circulaire – l’attention façonne le soi et celui-ci façonne celle-là. » (p. 62-63). La pertinence et la finesse de cette analyse qui pour la première fois présente l’activité ludique, au sens d’autotélique, comme indéfinissable puisque à la fois produit et productrice d’elle-même,  n’empêche pas l’auteur d’hésiter en permanence sur la façon de qualifier l’expérience optimale : enchantement, plaisir, enrichissement, bonheur… qui semble relever d’une confusion que celui-ci cherche à minimiser plus qu’à questionner :

« Les activités qui procurent plaisir et enchantement ont souvent été inventées à cet effet. Les jeux, les sports, les arts, la lecture n’existent-ils pas depuis des siècles en vue de favoriser justement les expériences plaisantes et enrichissantes ? Cependant il ne faudrait pas penser que seuls les loisirs et les arts procurent des expériences optimales. Dans un pays normal, dans une culture de santé, même le travail productif et la routine quotidienne peuvent être satisfaisants. C’est justement un des principaux objectifs de ce livre que d’explorer les façons de transformer les activités de la vie quotidienne en des jeux pleins de sens qui donnent lieu à des expériences optimales. Tondre le gazon, attendre chez le dentiste, faire un gâteau peuvent devenir des activités agréables si elles sont structurées de façon à fournir un but, des règles ainsi que les autres éléments signalés. » (p. 82-83).

Ce qui paraît contestable, c’est qu’on ne structure pas une activité pour la rendre autotélique (on joue simplement parce que l’envie nous en prend) mais c’est au contraire en l’investissant pleinement que celle-ci prend cette forme. Ainsi il ne s’agit pas de transformer en jeu tout ce qu’on touche mais de vivre ludiquement, ce qui signifie plus ou moins vivre tout simplement chaque moment qui nous est donné, d’en assimiler la forme au point de ne plus faire qu’un avec lui. Bref de se prendre au jeu de la vie pour la vivre comme un jeu.

Une belle leçon de vie et de jeu, expliquée de façon didactique et parfois lumineuse, si l’on fait abstraction d’une méthode qui s’abrite souvent derrière l’exemple pour s’épargner l’analyse et surtout la synthèse. Une lecture recommandée dans tous les cas.

Vivre : la psychologie du bonheur [1990] de Mihaly Csikszentmihalyi, Pocket  2004, 377 pages, 7.60 € 

mercredi 19 septembre 2012

Du jeu idéal

Logique du sens est logiquement un essai ou Gilles Deleuze pose la question du sens, donc du non sens, donc du paradoxe, donc de l’humour, donc du jeu. Dans le chapitre intitulé « du jeu idéal », dans la dixième série, le philosophe propose la création d’une théorie du jeu, ce qui en 1969 est pour le moins novateur : « Nos jeux connus répondent à un certain nombre de principes, qui peuvent faire l’objet d’une théorie. Cette théorie convient aussi bien aux jeux d’adresse que de hasard ; seule la nature des règles diffère. 1°) Il faut de toutes façons qu’un ensemble de règles préexiste à l’exercice du jeu et, si l’on joue, prennent une valeur catégorique ; 2°) ces règles déterminent des hypothèses qui divisent le hasard, hypothèses de perte ou de gain (ce qui se passe si…) ; 3°) ces hypothèses organisent l’exercice du jeu sur une pluralité de coups, réellement et numériquement distincts, chacun opérant une distribution fixe qui tombe sous tel ou tel cas (même quand on joue en un coup, ce coup ne vaut que par la distribution fixe qu’il opère et par sa particularité numérique) ; 4°) les conséquences de coups se rangent dans l’alternative « victoire ou défaite ». Les caractères des jeux normaux sont donc les règles catégoriques préexistantes, les hypothèses distribuantes, les distributions fixes et numériquement distinctes, les résultats conséquents. » (p. 74).

En résumé, un jeu est fait de règles constitutives qui ont valeur de loi par la convention commune des joueurs. La potentialité des coups composent des chances de gain et des risques de pertes, mais qui ne s’organisent qu’en fonction de la stratégie poursuivie par le joueur. Ces alternatives contiennent en elles les possibilités de coups à venir dont les conditions de gain et de pertes dépendent de leur place dans la chaîne causale. Les conséquences de cette somme de coups déterminent enfin la victoire ou la défaite. On retrouve ainsi dans cette théorie ludologique en quatre points un découpage comparable au schéma narratif canonique de Greimas qui leur fait correspondre, pour la première étape, à la manipulation conditionnelle ; pour la seconde, à la compétence qui détermine la pertinence de l’hypothèse retenue ; pour la troisième, la performance qui est le résultat de la somme des validités des coups engagés ; et enfin la sanction qui départage victoire et défaite. Mais cette théorie n’est pour Gilles Deleuze que l’occasion de s’en départir pour en proposer une autre, qui définisse cette fois le jeu idéal :

« Il faut imaginer d’autres principes, même inapplicables en apparence, où le jeu devient pur. 1°) Il n’y a pas de règles préexistantes, chaque coup invente ses règles, il porte sur sa propre règle. 2°) Loin de diviser le hasard en un nombre de coups réellement distincts, l’ensemble des coups affirme tout le hasard, et ne cesse de le ramifier sur chaque coup. 3°) Les coups ne sont donc pas réellement, numériquement distincts, mais tous sont les formes qualitatives d’un seul et même lancer, ontologiquement un. Chaque coup est lui-même une série, mais dans un temps plus petit que le minimum de temps continu pensable ; à ce minimum sériel correspond une distribution de singularités. Chaque coup émet des points singuliers, les points sur les dés. Mais l’ensemble des coups est compris dans le points aléatoire, unique lancer qui ne cesse de se déplacer à travers toutes les séries, dans un temps plus grand que le maximum de temps continu pensable. (…) 4°) Un tel jeu sans règles, sans vainqueurs ni vaincus, sans responsabilité, jeu de l’innocence et course à la Caucus où l’adresse et le hasard ne se distinguent plus, semble n’avoir aucune réalité. D’ailleurs il n’amuserait personne. » (p. 75-76).

Loin d’être absurde, cette proposition rejoint celle de Pierre Bourdieu qui fait des règles la conséquence et l’intersection des stratégies des différents joueurs. De même, comme l’a déclaré Stéphane Mallarmé : « un coup de dé jamais n’abolira le hasard », c’est-à-dire que le résultat d’un coup, loin de fixer l’aléa, le consacre au contraire à la fois en le rendant tangible, puisqu’il exprime toutes les possibilités laissées pour compte, et plus encore en générant de nouvelles possibilités et donc toujours plus d’aléatoire. Un coup n’est qu’un découpage conceptuel et, en même temps, une étape du coup ultime de la partie qui permet de l’emporter mais qui ne serait rien sans les précédents. En outre un jeu sans vainqueur ni vaincu n’est finalement qu’un jeu découpé en manches dont chacune n’est que la partie parmi d’autres d’un jeu qui les contient toutes. Quant à l’impossibilité de distinguer le hasard de l’adresse, c’est par exemple le cas des jeux de bluff. Même si Gilles Deleuze souhaite par cet oxymore, montrer le non-sens d’un jeu idéal qui n’amuse pas,  celui présenté est profondément ludique par le paradoxe même qui le constitue.

Une réflexion intéressante bien qu’inaboutie, en tout cas si on supporte la langue de Gilles Deleuze, gangrénée par les jeux de mots et les aphorismes qui rendent sa pensée difficile à suivre, voire contradictoire. Mais n’est-ce pas finalement sa logique du sens ?

Du jeu idéal in Logique du sens de Gilles Deleuze, Les éditions de Minuit 1969, p. 74-82, 19.25 €

dimanche 9 septembre 2012

Jouer : une étude anthropologique à partir d’exemples sibériens

Disons-le tout de suite le titre est fautif. L’étude anthropologique est proposée avant les exemples, qui comme leur nom l’indique, ne servent que d’illustration au découpage arbitraire que propose Roberte Hamayon. Le cadre d’analyse est en effet largement postulé, comme il l’était dans l’ouvrage de Caillois qui a manifestement servi de modèle dans sa structure à cette étude. On reconnaît en filigrane les catégories de l’essayiste, ainsi que les éléments constitutifs du jeu qu’il a édictés. C’est d’autant plus étonnant que l’auteur se montre plutôt critique à l’égard de ses prédécesseurs dont elle reprend à son compte finalement l’essentiel des apports.

D’autre part, en dépit d’une bibliographie pléthorique alors même que l’essentiel de l’ouvrage est constitué d’observations des jeux rituels chez les peuplades mongoles, et malgré l’ambition d’examiner le jeu « à frais nouveaux », la contribution de l’ouvrage à l’épistémologie ludique est relativement mince : la faute à un plan qui au lieu de partir d’analyses consécutives aux observations particulières de l’auteur, se contente de les englober dans une théorie qui ne leur doit rien. On s’étonne même après avoir lu tant d’exemples tirés de jeux rituels, d’apprendre en fin d’étude que les jeux et le rite ne sont pas symétriques. Mais alors pourquoi avoir exclusivement choisi des jeux rituels pour parler du jouer, voire avoir appuyé les démonstrations sur des rites dont on a bien du mal à percevoir l’aspect ludique : danses chamaniques, lutte mongole… ?

Heureusement en conclusion, l’auteur, soupçonnant sans doute ces questions, s’explique : « Face à l’extrême diversité des faits et des approches, j’ai fait un triple choix. D’abord, celui de faire porter l’analyse non sur le ou les jeux mais sur le jouer ou, en d’autre termes, de délaisser les événements pour interroger le processus. Et le choix, qui lui est lié, de ne pas renoncer à l’idée de trouver, au moins dans les exemples de référence, quelque chose qui justifie de considérer qu’il y a unicité de processus au-delà de la disparité des jeux auxquels il donne lieu et des thèmes avec lesquels il interfère. (…) Quant au troisième choix, il découlait logiquement des précédents. Si ceux-ci imposaient d’abord le jouer sous différents angles – il est dans l’essence d’une modalité de l’action que de se manifester de multiples façons –, encore fallait-il définir sa spécificité sous chacun d’eux et saisir les liens entre eux. Par là-même, il devenait possible d’envisager en même temps l’existence d’un concept unique de jouer et l’inévitable fragmentation de ses manifestations. »

On a l’impression que l’auteur, submergée par sa bibliographie et ses notes des années 70, n’a trouvé pour tout salut que de reproduire la formule de ses prédécesseurs, et de conclure qu’on ne peut conclure sur le jeu. Ainsi là où Huizinga examinait le jeu dans chaque aspect de la société (le jeu dans la guerre, le jeu dans l’amour, le jeu dans la justice…) et où Caillois recherchait les traces des genres ludiques dans l’histoire : l’imitation, le simulacre, la compétition, le vertige, Roberte Hamayon part en quêtes de fonctions tirées des précédents auxquels elle en ajoute de nouvelles qu’elle a puisées dans son abondante bibliographie : la virilité, la ruse, le paradoxe, la métaphore qu’elle s’évertue alors à appliquer sous forme de grille de lecture aux rituels ludiques des Bouriates… C’est contreproductif en ce sens que si l’on est convaincu par la première partie, la seconde partie ne fait qu’illustrer ce que l’on sait déjà et ne sert donc à rien, et dans le cas contraire, l’exemple ne saurait de toute façon avoir valeur de preuve, et ne sert donc pas davantage.

Sans doute aurait-il fallu questionner davantage l’articulation jeu/rite, donnant ainsi la première place aux observations anthropologiques. On se consolera néanmoins avec l’érudition des références, mais l’ambition ludologique du propos, si fondée soit-elle à proposer une approche modale, sonne, par l’aveu de la multiplicité du jeu, comme un constat d’échec. Dommage.

Jouer : une étude anthropologique à partir d’exemples sibériens de Roberte Hamayon, La découverte 2012, 369 pages, 26 €.

mercredi 29 août 2012

De la règle aux stratégies & pour une sociologie du sport

Recueil d’entretiens et de communications de Pierre Bourdieu d’inégale valeur, ces entretiens résument l’originalité de sa pensée, particulièrement sur la stratégie conçue comme distincte de la rège, l’un des thèmes fédérateur de sa pensée. Texte assez rare pour être souligné, il file l’analogie règles sociales et règles du jeu pour montrer que toute action humaine navigue entre contraintes et possibilités, nécessité et sens du jeu :

 « L’habitus comme sens du jeu est le jeu social incorporé, devenu nature. Rien n’est plus libre ni plus contraint à la fois que l’action du bon joueur. Il se trouve tout naturellement à l’endroit où la balle va tomber, comme si la balle le commandait, mais par là, il commande à la balle. L’habitus comme social inscrit dans le corps, dans l’individu biologique, permet de produire l’infinité des actes de jeu qui sont inscrits dans le jeu à l’état de possibilités et d’exigences objectives ; les contraintes et les exigences du jeu, bien qu’elles ne soient pas enfermées dans un code de règles, s’imposent à ceux-là – et à ceux-là seulement – qui, parce qu’ils ont le sens du jeu, c’est-à-dire le sens de la nécessité immanente du jeu, sont préparés à les percevoir et à les accomplir. » (p. 80).

Le principal apport de la pensée du sociologue est de considérer que la règle est influencée autant par le jeu que l’inverse, puisque le jeu « accomplit » la règle. Bien sûr, le propos de Pierre Bourdieu n’est pas de penser le jeu mais bien de décoder le social. Pourtant, intuitivement et implicitement, il met le doigt sur un aspect essentiel qui place le jeu, et sa règle constitutive, comme produit d’un joueur, l’acteur déterminant la norme plutôt que l’inverse. Or en sciences humaines on a tendance à considérer de fait que l’individu est déterminé par son milieu alors que celui-ci est l’élément fondamental et unitaire du premier. En considérant la règle du point de vue du joueur, il en fait l’intersection du sens du jeu de chacun des partenaires, ce qui est historiquement exact. En effet la plupart des jeux anciens ont évolué en s’adaptant au goût de leur époque et se sont équilibrés d’eux-mêmes par essai/erreur ou ont périclité.

Rejoignant les fondements de la théorie des jeux, le sociologue présente chaque joueur comme tentant de mettre en place une stratégie qui lui soit favorable par une suite de choix optimaux : « Comme je l’ai montré dans le cas du Béarn et de la Kabylie, les stratégies matrimoniales sont le produit non de l’obéissance à la règle mais du sens du jeu qui conduit à « choisir » le meilleur parti possible étant donné le jeu dont on dispose, c’est-à-dire les atouts et les mauvaises cartes (les filles, notamment), et l’art de jouer dont on est capable, la règle du jeu explicite – par exemple les interdits ou les préférences en matière de parenté ou les lois successorales – définissant la valeur des cartes (des garçons et des filles, des aînés et des cadets). Et les régularités que l’on peut observer, grâce à la statistique, sont le produit d’actions individuelles orientées par les mêmes contraintes objectives (les nécessités inscrites dans la structure du jeu ou partiellement objectivées dans les règles) ou incorporées (le sens du jeu, lui-même inégalement distribué, parce qu’il y a partout, dans tous les groupes, des degrés d’excellence). » (p. 80).

Il n’en demeure pas moins que ces stratégies produisent des règles induites et non écrites qui ne préexistent pas aux stratégies mais en sont les conséquences, conduisant à l’évolution dynamique des premières en fonction des évolutions des parties qui composent le grand jeu social. Une théorie des jeux dynamiques où les choix sont producteurs autant que produits des contraintes qui les déterminent. Une pensée originale qu’on retrouve à l’œuvre dans Pour une sociologie du sport ou Pierre Bourdieu analyse le sport en fonction du rapport au corps et à travers lui de l’espace que celui-ci tisse : le golf incarnant la distance par une compétition parallèle, par opposition, par exemple, à la boxe, qui autorise le toucher que traduit la confrontation directe.

Une pensée plus fulgurante que profonde mais, par cela même, stimulante et séduisante parce qu’elle laisse une large place à l’interprétation.

De la règle aux stratégies & Pour une sociologie du sport de Pierre Bourdieu, Les éditions de Minuit 1987, p. 75-93 & 203-216, 13 €. 

dimanche 19 août 2012

Dictionnaire des jeux

Ce dictionnaire des jeux n’en est pas exactement un puisqu'il s’agit plutôt d’une académie qui donne la règle d’une pléiade de jeux. Ainsi l’article « jeu » s’offre le luxe d’être famélique avec ses deux colonnes consacrées au sujet. Comme c’est le cas pour l’ouvrage de Claude Aveline, Le codedes jeux, l’introduction est la partie la plus intéressante. Rédigée par la conservatrice du musée de l’éducation, Marie-Madeleine Rabecq-Maillard, la préface est peu commune puisque celle-ci s’exprime en lieu est place du directeur d’ouvrage affiché, reprenant les décisions d’organisation de la matière à son compte : « Il eût fallu faire à partir d’un certain critère, tracer des limites difficiles à établir entre les diverses catégories de jeux. Le caractère encyclopédique de l’ouvrage en eût souffert. Choisir, c’est renoncer au reste. Dans la mesure où ses auteurs n’ont pas choisi, le dictionnaire des jeux a embrassé un domaine aussi vaste que le lui permettaient ses limites matérielles. Il s’est contenté de ranger les jeux par ordre alphabétique pour les raisons exposées ci-dessus ; cette présentation rend son usage particulièrement commode et pratique. » C’est vrai que pour le coup, un dictionnaire qui ne serait pas classé par ordre alphabétique mériterait difficilement son nom… Plus curieux encore, on trouvera la catégorisation « impossible » en fin d’ouvrage qui rend pour le moins caduque tout ce qui vient d’être écrit. Un doute assaille alors le lecteur : est-il certain que les auteurs ont lu le résultat final ?

D’autant que la préface est pleine de sous-entendus surprenants, qui donnent l’impression dérangeante que son auteur est la première à douter de la démarche exposée : « L’homme du XXe siècle peut se livrer à ses occupations désintéressées que les américains englobent sous le nom de hobbies et qui relèvent plus ou moins de ce que nous appelons jeux. » Non, hobby signifie loisir, même si finalement c’est d’abord un aveu mal assumé du rôle du plaisir dans le jeu, mot redoutable que M.M. Rabecq-Maillard se garde bien d’employer : « L’importance et la nécessité des jeux dans la vie contemporaine, l’intérêt qu’ils suscitent parmi les individus les plus divers justifiaient la publication de ce Dictionnaire qui, pour n’avoir par pas de prétentions scientifiques, n’en demeure pas moins une Somme pratique des jeux de tous les âges, dans les diverses civilisations. » Certes les auteurs ont fait un travail de synthèse sur un sujet « puéril », ce qui ne saurait donc mériter le terme bien trop sérieux de scientifique, mais au moins ont-ils fait œuvre utile ! Bien étrange couronnement, donc, d’une démarche qui s’inscrit pourtant dans les traces de celles d’érudits reconnus comme Johann Huizinga ou Roger Caillois, mais dont l’indécrottable futilité apparente semble entacher l’éclat jusque pour ses propres auteurs.

Le contenu demeure donc, logiquement tout à la fois conventionnel et empreint de bizarreries : capable de s’étaler sur la théorie des jeux qui est surtout une théorie économique des choix optimaux en environnement incertain, ce dictionnaire peut citer l’excellent ouvrage de Louis Becq de Fouquières, Les jeux des anciens, en bibliographie, tout en arrivant à écrire à l’article Echecs : « Les hypothèses les plus variées ont été avancées sur l’origine des échecs (…). Elles comportent pourtant deux points communs : leur ancienneté, qui semble pourtant interdire jusqu’à présent l’aboutissement précis des nombreuses recherches effectuées à ce sujet. Certains auteurs situent à plusieurs milliers d’année avant notre ère leur première apparition. » (p. 175). Pourtant L. Becq de Fouquières a démontré ludologiquement qu’il n’était pas raisonnable de le dater avant le VIe siècle, puisque aucun jeu n’affiche des déplacements différents suivants les pièces avant cette époque. Les atouts de ce genre d’ouvrage résident finalement dans sa principale faiblesse, celle de traiter le jeu de manière vieillotte et académique : la mention de l’anacyclique (autrement dit des vers brisés), un exercice poétique qui transforme un texte en labyrinthe à double sens, donne lieu à des petits bijoux, reflet d’une érudition compassée mais emprunte d’une nostalgie charmante :

Vive à jamais / l'empereur des Français
La famille royale / est indigne de vivre :
Oublions désormais / la race des Capets
La race impériale / doit seule lui survivre !
Soyons donc le soutien / De ce Napoléon
Du comte de Chambord / chassons l'âme hypocrite :
C'est à lui qu'appartient / cette punition.
La raison du plus fort / a son juste mérite. (p. 8)

Dictionnaire des jeux sous la direction de René Alleau, Claude Tchou 1964, 544 pages, épuisé.

jeudi 9 août 2012

Play and its role in the mental development of the child

Ne pas se fier à la langue anglaise du titre, cet article est russe et non américain, ce qui pour les méchantes langues serait plutôt rassurant si on s’en réfère par exemple au texte daté mais toujours aussi pertinent de Vladimir Propp, Morphologie du conte. Reste qu’en matière de ludologie,  si on peut parfois se demander ce qui est vaut à un auteur d’être traduit, par exemple pour l’ouvrage contemporain  d’Alan Wykes, Le jeu, on peut inversement s’interroger sur ce qui a bien pu empêcher celui-ci de l’être. Aussi concis que pertinent, celui-ci a été explicitement utilisé par Gilles Brougère, qui, après l’article de Jérôme Bruner sur Jeu, pensée, langage est décidément un découvreur de pépites. Il a aussi sans doute inspiré Quelles vérités pour quelles fictions ?, bien que Jean-Marie Schaeffer ne le cite pas nommément.

Lev Vygotsky part de la motivation à jouer qu’il dénie au plaisir : « Considérons à présent le problème du jeu en lui-même. Nous savons que la définition du jeu fondé sur le plaisir qu’il procure à l’enfant n’est pas correcte pour deux raisons : _ la première parce que nous  connaissons nombre d’activités qui donnent à l’enfant une expérience bien plus profondes du  plaisir que le jeu. (…) D’autre part nous connaissons des jeux dans lesquels l’activité mise en œuvre n’apporte pas de plaisir par elle-même. » (p. 62), pour la jeter dans les bras de l’apprentissage symbolique. Bien que ce postulat soit très contestable, ne serait-ce que parce que la motivation est forcément la satisfaction d’un besoin, et que l’auteur ne s’aperçoit pas que le plaisir est le fondement de toutes les actions humaines, donc à fortiori du jeu, cela lui permet, en rapprochant activité l’activité ludique de l’activité symbolique, de faire du symbolisme l’indicateur du développement mental de l’enfant, le thème de son propos.

L’approche de Lev Vygotsky n’en est pas moins particulièrement audacieuse puisqu’elle montre un symbolisme qui n’est pas forcément l’apanage de l’imagination : parce que sa vie est réglée par ses parents, l’enfant est totalement dépendant d’eux ; au contraire, par le jeu, le très jeune enfant se crée ses propres règles qu’il peut enfin « dépasser d’une tête », puisqu’il est acteur de celles-ci. Ce faisant, en créant un cheval à partir d’un bâton, il donne au bâton une unique réalité, celle de l’animal, qui n’est pas encore un cadre surimprimé à une réalité existante, puisque un bâton n’a pas d’autre signification que de servir de cheval. Mais ce faisant, il fait du bâton un pivot pour distinguer l’objet de sa signification, ce qui devient plus aisé avec l’accès au langage. Si Vygotsky diminue le rôle de l’imagination dans l’activité symbolique du jeu, c’est parce que « L’expérimentation et l’observation quotidienne montrent clairement qu’il est impossible pour les très jeunes enfants de séparer la signification du visible. » (p. 66). Ainsi un enfant ne peut dire le contraire de ce qu’il voit et donc, à cette aune il faut convenir que l’enfant voit un cheval à la place d’un bâton.

Là où peut-être Lev Vygotsky n’est pas allé jusqu’au bout de son raisonnement, c’est lorsqu’il déclare à deux reprises que « dans le jeu l’enfant est libre, mais c’est une liberté illusoire. » (p. 66). Or, si on peut dénier à l’imagination de piloter seule l’accès au symbolisme, c’est justement parce que l’illusion est précisément l’imagination qui devient visible, parce qu’elle est désormais une illusion, in-lusio : et l’enfant se prend au jeu. En effet, en devenant une expérience ludique, l’imagination échappe du même coup au symbolique qui dépend de la faculté d’abstraction. C’est dans tous les cas, outre la pertinence générale de cette réflexion, de stimuler celle du lecteur dans des directions inédites. Une référence.

Play and its role in the mental development of the child (1933) de Lev Vygotsky, in Soviet Psychology 1966, 6, p. 62-76, épuisé, disponible gracieusement au format pdf ici.

dimanche 29 juillet 2012

Le football florentin : les jeux et le pouvoir à la Renaissance

Dans la préface à la traduction française, l’auteur, Horst Bredekamp, se dit flatté que son ouvrage paraisse en français, la langue de l’auteur de Le Pain et le cirque (Paul Veyne), et qu’à son image il a tenté de faire une sociologie du jeu, ce que laisse effectivement penser le sous-titre : les jeux et le pouvoir à la Renaissance. Hélas, si les règles du jeu sont connues, H. Bredekamp ne nous en fait guère profiter, sinon qu’à la différence du football on peut pousser le ballon du point fermé. Plus problématique, à part décrire trois fois la même gravure et insister sur les parades et les libéralités des Médicis qui organisaient ce spectacle, à la fois élitiste et populaire au point d’être souvent présenté comme l’essence de l’âme florentine, l’auteur ne fait que dans le descriptif et l’anecdotique : n’importe qui ne pouvait se livrer à ce sport sans être condamné par l’opinion publique, les anglais ont repris le jeu, l’interruption inopportune d’une partie par un caporal de police faillit se solder par sa mise à mort (« pour l’honneur des nobles, de la place et du jeu » p. 127), etc.

On cherche en vain où se situe cette sociologie du pouvoir tant les documents cités sont minces : principalement trois gravures, quelques poèmes, des anecdotes. D’autre part, aucun rappel du fonctionnement d’une cité italienne n’est fait, pas plus que de la particularité de la famille Médicis comme mécène, de l’exercice du pouvoir nobiliaire, de l’émergence de la bourgeoisie citadine à la Renaissance, pas plus que d’explications des origines ou de la disparition du calcio autre qu’un simple constat. Bref le lecteur n’a droit qu’à la description de la magnificence de la fête, de la richesse des habits, de l’adresse dont faisaient preuve les joueurs, du goût des dames pour ce spectacle, de l’importance des cérémonies d’ouverture, etc. En dépit d’un grand nombre de notes et de références bibliographiques, il semble que l’auteur, comme en témoigne la dédicace son texte à un ami historien fan de football, se soit contenté d’un article hypertrophié prétexte à un clin d’œil à la passion de son collègue. On se demande donc ce qu’un éditeur français a pu trouver à ce texte banal et inintéressant, sinon à partager sans doute le préjugé de l’auteur qui le porte à croire que le thème footballistique suffira à lui procurer un lectorat.

Seule une érudition sporadique sort parfois le lecteur de sa torpeur, sollicitant Thomas More pour une métaphore footballistique du monde : « Dieu aurait pu transformer le monde en football, en y ajoutant certains détails, et sauver ce football rond et roulant sur lequel l’homme marche et les navires naviguent, pour le peuple pour qui il n’y a pas de repos, pas de stabilité. » (p. 138). C’est bien mince et le sous-titre trompeur de cette étude n’y a pas suffit, la rareté de citation de cet essai par l’épistémologie ludique, autant que la possibilité de se le procurer encore aujourd’hui sous cellophane à vil prix, montrant que l’éditeur n’est pas parvenu à ses fins. Un livre parfaitement dispensable, qui manque complètement son ambition, celle d’une anthropologie historique d’une fête locale.

Le football florentin : les jeux et le pouvoir à la Renaissance (1993) de Horst Bredekamp, Diderot 1995, 254 pages, épuisé. 

jeudi 19 juillet 2012

Le cinéma ou l’homme imaginaire : essai d’anthropologie

Ce qui fascine le jeune Edgar Morin en 1956 est à la fois l’enchantement que suscite le cinéma et le fait d’entrevoir l’imaginaire comme porte d’entrée de l’analyse de la réalité, et plus largement de la connaissance de l’homme : « Ce qui m’avait sans cesse animé en travaillant l’homme et la mort, c’était l’étonnement devant ce formidable univers imaginaire de mythes, dieux, esprits, univers non seulement surimprimé sur la vie réelle, mais faisant partie de la vie anthropo-sociale réelle. C’était en somme l’étonnement que l’imaginaire soit partie constitutive de la réalité humaine. » (p. IX) Bien que ce faisant, l’auteur se livre surtout à une anthropologie de la technique, les moyens étant dictés par leur fin, il livre les clefs de l’analyse de toute fiction :

« Ce qu’il faut interroger précisément, c’est ce phénomène étonnant où l’illusion de réalité est inséparable de la conscience qu’elle est réellement une illusion, sans pourtant que cette conscience tue le sentiment de réalité. » (p. XII). Si le spectateur de cinéma joue à s’émotionner, puisqu’il n’oublie jamais qu’il est au cinéma, c’est encore plus vrai dans le domaine ludique où le joueur, qui tour à tour s’illusionne en se prenant au jeu, tout en n’oubliant jamais qu’il joue, ce qui le maintient à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du cercle ludique, réalise à chaque instant ce miracle ludique qui fait de lui l’acteur et le spectateur de son illusion.

Cette illusion de l’imaginaire est décortiquée, à la fois comme intermédiaire du rêve et de la réalité, mais aussi comme intermédiaire entre la magie primitive et le désir : « Que nos rêves – nos états subjectifs – se détachent de nous et fassent corps avec le monde, et c’est la magie. Qu’une faille les en sépare ou qu’ils ne parviennent pas à s’y agripper, et c’est la subjectivité : l’univers magique est la vision subjective qui se croit réelle et objective. » (p. 93). Edgar Morin, en s’attaquant au cinéma, rejoint non seulement les thèmes centraux, devrions nous dires vitaux, qu’il avait abordé dans L’homme et la mort, mais situe son objet dans l’imaginaire humain, définissant ses thèmes dont toute analyse de l’imaginaire, voire la fiction, devrait s’inspirer.

Dans une écriture plus resserrée et plus didactique que dans ses essais ultérieurs, Edgar Morin laisse aussi transparaître davantage de passion pour son objet d’étude, qui annonce celle ultérieure pour l’étude de la culture et de la pensée (complexe) humaine : « Dans ce livre je crois que j’ai maintenu tout au long l’interrogation, je veux dire l’étonnement, la surprise, l’émerveillement : je ne me suis pas hâté de trouver le cinéma évident, normal, banal, fonctionnel… J’ai au contraire jusqu’au bout ressenti ce qu’ont ressenti les spectateurs des premiers spectacles Lumière, des premiers films de Méliès. Et ce n’est pas seulement de la merveilleuse machine à capter et projeter les images dont je m’étonne, c’est aussi de notre fabuleuse machine mentale, grand mystère, continent inconnu de notre science. » (p. XIV).

Une analyse d’une surprenante actualité, pendant anthropologique, et probablement inspiratrice, de l’analyse sémiotique de Christian Metz, qui jette les bases de toute analyse de l’imaginaire. Cet essai fait découvrir l’origine de la pensée de Morin qui, comme il l’avoue préface, lui montre que l’imaginaire et la mort sont les deux faces contradictoires et complémentaires d’une même pensée, d’un même être, l’humain : « Mais le possédé d’imagination, n’est-ce pas l’inventeur lui-même, avant qu’il ne soit consacré grand savant ? Une science n’est-elle rien qu’une science ? N’est-elle pas toujours, à sa source inventive, fille du rêve ? » (p. 17). L’imagination comme fondement de la culture et le jeu, tout au moins la fiction, comme pendant éveillé du rêve.  A méditer.

Le cinéma ou l’homme imaginaire : essai d’anthropologie d’Edgar Morin, les éditions de Minuit 1956, 250 pages, 20 €. 

lundi 9 juillet 2012

La vie échevelée de Raymond Calbuth aventurier d’appartement

Une bande dessinée qui commence sur ces mots : « Avec Raymond Calbuth, le peignoir matelassé reprend du poil de la bête, les charentaises redressent la semelle, le lyrisme hollywoodien envahit l’arrière cuisine, fait vibrer la porte du frigo et frissonner la gazinière. La grande muraille de Chine est au bout du couloir (à gauche). Voici la vibrante saga de l’homme face à la conspiration des pots de yaourts qui fuient et de la confiture qui dégouline par les trous de la tartine. Entrez dans la Grande Aventure par la porte du garage (attention à la marche). » ne peut pas être mauvaise. Pendant casanier et fantasque de Robert Bidochon, Raymond transforme tout ce qui le touche de près ou de loin en fiction : l’aspirateur est l’amant de sa femme Monique, le petit déjeuner devient tour à tour une compétition d’échecs ou une rencontre sportive, il envoie ses charentaises par la poste pour leur faire faire le tour du monde, et il fait son footing mensuel en voiture, mais attention sur un coup de colère il peut devenir Jack l’éventreur (mais non Monique, c’est une façon de parler, ce que tu peux être naïve parfois).

Le jeu revient de façon récurrente : au petit déjeuner bien sûr, mais aussi quand il défie sa femme de faire le tour du pâté pour être la première à lui taper dans la main avant qu’il ne le fasse, quand il nous confie ses bons trucs : comment lire l’heure la nuit sur un cadran solaire à la lampe de poche ou contrefaire un bordereau d’amende des impôts pour leur faire croire qu’il a eu une contravention de catégorie 4 (et ils acceptent en plus d’être payés, les ploucs !), qu’il invite les Gaburnot afin de les humilier au concours de répartie (dont il est le seul à connaître les règles) ou que pour ne pas avoir à payer l’addition au restaurant il glisse un rat mort dans la nourriture (même s’il faut pour cela se faire éjecter avant d’avoir mangé… car "on ne peut pas tout avoir Monique"). Tout est prétexte à faire du quotidien une grande aventure dont il est le seul, à l’exception ponctuelle de sa femme, à connaître les règles qu’il invente au fur et à mesure, faisant de son existence un défi permanent qu’il relève, en héros, toujours haut la main.

Le rire est indissociable du jeu auquel se livre Raymond en faisant du lecteur qu’il prend à témoin,  le partenaire indispensable de ses frasques loufoques mais toujours cohérentes : Raymond invente un monde imaginaire où la fantaisie a seule droit de cité et où le décalage avec le quotidien morne et repoussant qui l’entoure entraîne son lecteur dans une chute humoristique sans fin. Le héros, minable par ce qu’il accomplit réellement (ouvrir en moins de 15’’ une part de Vache qui rit), est pourtant le héros de sa femme Monique et le nôtre, complices que nous sommes de ses élucubrations. Héros du jeu qu’il réinvente en permanence, il n’a de cesse de peindre la réalité aux couleurs de l’enchantement indéfectible qui l’habite. Ridicule à nos yeux, Raymond nous prouve en creux que celui-ci n’est pas forcément de son côté, car en sublimant le quotidien par des aventures aussi grandioses pour lui qu’elles sont grotesques pour nous, il nous montre par le rire que nous nous satisfaisons finalement d’un monde que nous savons pourtant révoltant et vulgaire.

Chaussons donc nos charentaises libératrices et appelons le héraut Raymond (mais dépêchons, car il ne veut pas être dérangé après 22h), ce pourfendeur des contingences, car il est urgent, comme il le revendique, de « laisser un peu de place à l’imaginaire, sinon c’est le goulag. » Roboratif donc indispensable.

La vie échevelée de Raymond Calbuth aventurier d’appartement (1987) de Tronchet, Glénat 1993, 272 pages, 24 €.

vendredi 29 juin 2012

Le signifiant imaginaire

Avec un titre qui porte autant de symbolique que d’imaginaire, un thème autour du grand frère du jeu, le cinéma, souvent modèle du premier dans sa réflexion sur la fiction, la présence, l’alter ego et la place du récepteur, ne pouvait que nous inspirer. A mi chemin entre l’essai et le séminaire, ce livre qui érige l’incise et la digression au rang d’art, fut pourtant une véritable épreuve. On y découvre des phrases composées d’incises apposées entre virgules, des tirets contenant des parenthèses voire des guillemets, pour des commentaires sur des considérations portant sur la critique d’une représentation (cinématographique) de la réalité. D’autre part on s’étonne dans cet embrouillamini de l’absence de toute bibliographie et d’allusion au Cinéma et à l’homme imaginaire d’Edgar Morin qui aborde déjà en creux la thématique proposée ici.

L’analyse du cinéma à partir de Freud et de Lacan paraît aujourd’hui un peu datée, mais le coeur du propos à savoir ce qui est au centre de la représentation cinématographique, et finalement où se situe l’enchantement qui en résulte est tout à fait pertinent. Essai bavard, il faut donc plus de 370 pages à l’auteur pour détailler les principes psychanalytiques de fétiche, de déplacement et de condensation qui en langage esthétique deviennent métaphore, métonymie et synecdoque, et même paradigme et syntagme en linguistique : « Dans les films de gangsters avec Georges Raft, que connaissent bien les habitués des cinémathèques, la pièce de monnaie que le héros fait sauter dans sa main devient comme l’emblème du personnage : son valant-pour, à tel degré. Elle suggère sa désinvolture, son rapport à l’argent, etc. : elle lui ressemble (=métaphore), mais on le voit la manipuler (= métonymie), et ce jeu est une partie de son comportement global (=synecdoque). On sait que bien des symboles filmiques répondent en gros à ce mécanisme : le travail du signifiant met en valeur un motif visuel ou sonore, et celui-ci se gonfle de suggestions supplémentaires qui sont autant d’allusions à d’autres motifs du film. » (p. 240)

La force de l’essai de Christian Metz est de mettre le doigt sur le mécanisme fondamental de l’image qui repose paradoxalement sur son pouvoir de suggestion : montrer ne sert qu’à évoquer ce qui est absent, absence qui en creux donne un sens particulier à ce qui est présent à l’image. Cela n’est pas sans résonner avec ce que soulignait José-Xavier dans sa Poétique du mouvement : qu’un film est composé d’autant d’images que d’obturations : « Pour comprendre le film de fiction, il faut à la fois que je « me prenne » pour le personnage (= démarche imaginaire), afin qu’il bénéficie, par projection analogique de tous les schèmes d’intelligibilité que je porte en moi et que je ne me prenne pas pour lui (= retour au réel) afin que la fiction puisse s’établir comme telle (= comme symbolique) : c’est le semble-réel. – De même, pour comprendre le film (tout court), il faut que je perçoive l’objet photographié comme absent, sa photographie comme présente, et la présence de cette absence comme signifiante. L’imaginaire du cinéma présuppose le symbolique, car le spectateur doit avoir connu d’abord le miroir primordial. Mais comme celui-ci instituait le Moi très largement dans l’imaginaire, le miroir second de l’écran, appareil symbolique, repose à son tour sur le reflet et le manque. » (p. 80).

Or c’est encore plus vrai dans un jeu, activité symbolique par excellence, qui n’est autre que la symbolisation de l’absence, celui d’un sens supplémentaire qui « joue » avec le sens premier, créant l’espace – le décalage – nécessaire au plaisir pour prendre forme. Un ouvrage rédigé comme un essai qui est paradoxalement plus intéressant dans ses conclusions que par son cheminement intellectuel.

Le signifiant imaginaire (1977) de Christian Metz, Christian Bourgois éditeur 1984, 371 pages, épuisé.

mardi 19 juin 2012

Invitation aux sciences cognitives

 
Cette invitation rédigée, une fois n’est pas coutume au point Seuil, en gros caractères, précédée d’une préface et d’une introduction, de plusieurs schémas commentés, alors même qu’elle ne compte qu’une centaine de pages, est tout sauf didactique. Alors même que l’auteur l’explique comme une synthèse de la pensée en sciences cognitives, qui part du biologique vers le culturel, des sciences cognitives historiques vers la recherche actuelle, on ne peut s’empêcher de douter de l’intérêt d’une invitation qui fait tout sauf envie. Symptomatique de cet ouvrage, la définition que donne Francisco Varela de la cognition au début de son ouvrage : « Le traitement de l’information : la manipulation de symboles à partir de règles. » (p. 42) puis la nouvelle définition, une fois le lecteur informé et initié à l’énaction : « L’action productive : l’historique du couplage structurel qui énacte (fait-émerger) un monde. » (p. 112). Personnellement, je trouvais la première définition beaucoup plus claire, donc plus profonde.

Manifeste de l’énaction, point d’orgue de cet essai, je n’ai donc pas réussi à comprendre clairement de quoi il en retournait à partir de ce qui en est écrit. L’énaction est assimilée à l’émergence, donc à une pratique créative de la pensée à partir d’un capital biologique commun : « La plus importante faculté de toute cognition vivante est précisément, dans une large mesure, de poser les questions pertinentes qui surgissent à chaque moment de notre vie. Elles ne sont pas pré-définies mais énactées, on les fait-émerger* sur un arrière-plan, et les critères de pertinences sont dictées pas notre sens commun, d’une manière toujours contextuelle. » (p. 91). L’idée pour Francisco Varela, en tout cas telle qu’interprétée par Edgar Morin, est que nous ne sommes moins un animal programmé, qu’un animal stratégique, que la cognition s’auto-organise et donc s’auto-produit et devient cause d’elle-même, que la pensée comme le cerveau est dynamique, les influx nerveux locaux se stimulant les uns les autres pour produire une pensée globale qui rétroagit sur les parties productrices et participe à leur organisation.

L’idée la plus importante étant sans doute que la cognition est un moyen de « poser les questions pertinentes » plus qu’un appareil conçu pour y apporter des réponses. De là à en faire le but de la pensée que cette cognition nourrit, il n’y a qu’un pas qu’Edgar Morin franchit en élaborant de sa pensée complexe. Le jeu pour sa part, du moins celle qui nous intéresse, fait une timide apparition à la page 96 en légende d’un schéma nébuleux comme les affectionne l’auteur : « Pour l’espace des échecs, il semble possible de dessiner un réseau de relations dont les nœuds représentent chaque élément pertinent. » Ce réseau est opposé à celui, considéré comme infini, des informations que doit traiter le conducteur d’une automobile. Le plus surprenant est que l’auteur ne semble pas comprendre que si le jeu est déjà un espace organisé cognitivement, au contraire de la réalité, c’est que la lutte que décrivent les échecs est un modèle qui, en tant que tel, ne retient du réel que des éléments saillants qui font symboliquement sens entre eux. Le jeu est bien un système symbolique organisé à partir de règles, exactement la définition que l’auteur a donnée de la cognition, la comparaison avec la réalité brute étant donc sans objet, alors même qu’à l’inverse, le conducteur d’une automobile sélectionne uniquement du monde qui l’entoure les informations qui font sens pour son activité de conduite, tissant un modèle ni plus ni moins complexe qu’un système ludique…

Une synthèse qui brouille les cartes plus qu’elle ne les révèle, et dont la lecture est loin de susciter le plaisir que suggère l’invitation du titre. 

Invitation aux sciences cognitives de Francisco Varela, Seuil 1988, 123 pages, 5 €.