mercredi 1 mai 2013

Le jeu pour le jeu

Ecrit par un inspecteur pédagogique et un professeur d’école normale (l’ancêtre des IUFM), cet essai évite le pire : être pédant et suffisant comme l’affectionnent trop souvent ces évaluateurs de l’Education Nationale. L’ouvrage est ainsi didactique même si le bon sens se substitue, malheureusement trop souvent, à une analyse informée ou une réflexion rigoureuse. En revanche, à part décerner des bons points et des accessits, l’argumentaire se réduit à peau de chagrin, et le présent livre s’appuie essentiellement sur l’exhortation et l’étude d’Henri Wallon, L’évolution psychologique de l’enfant. L’absence de bibliographie est patente, et l’index des auteurs cités malhonnête, puisque l’étude d’Henri Wallon, qui est la source d’une page sur trois, ne s’y retrouve pas plus de trois fois pour deux cents pages…

Ainsi les lieux communs sont égrenés comme des perles : les médias incitent à la passivité (p. 169), l’adversaire du jeu enfant est la « gadgéture » (p. 173), ce qui, même si c’est inexact, flattera toujours le lecteur dans ses certitudes. De même, en bons soldats de l’état, nos agents de l’éducation nationale font des années soixante-dix les conditions inespérées pour mettre le jeu au centre de la pédagogie, car bien sûr leur époque est plus éclairée que la précédente. Alors que la place du jeu dans les textes officiels est peu ou prou la même depuis la fin du XIXe siècle, comme l’a montré depuis Gilles Brougère dans Jeu et éducation en 1992. Les auteurs aiment bien se gargariser de concepts creux comme « donner plus de place au sport », « redéfinir l’école pour en faire une place ouverte », « faire de la récréation une opportunité de jeux », etc. débouchant sur une conclusion à l’avenant : « Les conquérants de l’inutile que doivent être les nouveaux promoteurs d’une pédagogie du jeu, seront les artisans d’une véritable renaissance culturelle. La récréation retrouvée appelle la création. » (p. 167)

Le pire étant sans doute que les auteurs semblent les seuls dupes de leur boniment : « Notre méthode tient ses promesses : soucieux d’apporter un nouvel éclairage théorique à une que nous voulons nouvelle en faveur du jeu, voici que les mesures pratiques préconisées nous renvoient à des questions de méthode susceptibles de fonder une démarche inédite. L’anthropologie pratique du jeu est à la fois la condition et la conséquence de notre stratégie. » (p. 171) Or non seulement les auteurs ne proposent rien de pratique, mais ils imaginent en outre avoir décrit une anthropologie, sans doute parce qu’ils citent p. 172 Le paradigme perdu d’Edgar Morin, dont je cherche encore la réalité. Un livre parfois pas inintéressant, mais qui ne dépasse pas le stade des (bonnes) intentions, échouant, à l’image des circulaires de l’Education Nationale, à proposer, sinon une pensée critique, tout au moins une application à leur démarche.

Le jeu pour le jeu de Joseph Leif et Lucien Brunelle, Armand Colin 1976, 191 pages, épuisé.

vendredi 19 avril 2013

Ecrire les sciences sociales

Premier traité d’Howard Becker sur son métier, il constitue une réflexion à la fois sur la recherche et l’enseignement en sciences humaines. Si le style narratif de l’ouvrage est typique de son auteur, il est plus difficile à admettre dans un traité qui se veut un traité d’écriture. En effet le sociologue a tendance à prendre systématiquement son cas en exemple, si bien que son écriture brouillonne, bien que toujours aussi accessible, est montrée comme exemple d’une écriture efficace qui va à l’essentiel, ce qui est passablement agaçant. Alors que l’auteur moque l’écriture sociologique et prétend s’être essayé sans succès à une écriture plus littéraire, il fait de sa technique de réécriture par simplification un modèle indépassable. Mais autant on peut acquiescer (bien que je ne m’y plie pas, la preuve) à sa volonté de supprimer les tournures passives et impersonnelles, autant sa mise en avant systématique par le « je » et sa volonté de narrer sa recherche en faisant de nous ses témoins est laborieuse et loin de celle emblématique d’un Montaigne.

Où se trouve, par exemple, l’efficacité dans le texte suivant : « Je fais par ailleurs collection de modules dont je n’ai pas besoin dans l’immédiat, quand mon intuition me dit qu’un jour j’aurai à m’en servir. Voici quelques idées que j’ai ainsi mises en réserve dans l’attente de leur trouver une place dans ma réflexion et dans mes écrits... » (p. 152) Qu’apporte la seconde phrase à la première ? Ne peut-on les résumer par : « je fais des fiches sur les idées qui me stimulent », évidemment cela ravale l’invention méthodologique (« collection de modules ») de l’auteur à la pratique de n’importe quel étudiant de mastère. De même, alors que l’auteur traque les tics universitaires de ses collègues, celui-ci ne semble pas savoir que « par ailleurs » il n’y a rien, comme disait mon professeur d’histoire de lycée. Enfin, c’est symptomatique, en tant qu’anglo-saxon, Howard Becker déclare qu’il aimerait présenter Paul Veyne, l’auteur fameux des essais Le Pain et le cirque et de Comment on écrit l’histoire, comme son mentor mais qu’il ne le peut parce que celui-ci n’est pas un classique… Certes pour un sociologue, à fortiori américain, Paul Veyne ne l’est peut-être pas, mais il faut le lire pour le croire.

Le pire est que si l’auteur diagnostique effectivement bien le mal de l’écriture, celui qui fait que le système scolaire apprend à produire en temps limité, sans possibilité de retouche et au dernier moment – alors le travail de recherche doit pour sa part nécessairement être muri et retravaillé –  il fait de ses propres difficultés celles de tout le monde et, plus encore, de la sociologie la seule lunette possible pour examiner ce mal. J’écris pour ma part dans la douleur mais, heureusement, je n’ai presque pas à retoucher ce que j’écris, et si j’ai du mal à rédiger c’est que je n’aime pas confronter le texte final à ce que j’aurais rêvé qu’il soit. Pour le sociologue, c’est l’opinion des autres qui nous paralyse, opinion dont je me fiche assez largement. Aussi la plupart des techniques de réécriture proposées me semblent vaines et un peu folles : à force de supprimer et de réécrire Howard Backer confie : « Ah, c’est donc ça que j’ai envie de dire ! » (p. 165). Cette étude a donc au moins le mérite de confirmer mon intuition qu’Howard Becker écrit au fil, de la plume sans savoir où il va. Ainsi, et c’est le plus incroyable, aucun chapitre n’est consacré à l’établissement du plan préalable (qui simplifie grandement la tâche et la montagne qu’on se fait de l’écriture) ! Ainsi mon intuition me confirme que les sociologues croient toujours nous révéler le monde que nous sommes incapables de contempler alors qu’ils en disent bien davantage voire ne parlent jamais que d’eux-mêmes.

Mais, heureusement, chez Howard Becker, la démarche est toujours sympathique et non dénuée d’intérêt : « Au lieu d’essayer de résoudre l’insoluble, vous pouvez en faire état. Vous pouvez expliquer au lecteur pourquoi telle question pose problème, quelles solutions vous avez envisagées, pourquoi vous avez choisi celle, moins que parfaite, pour laquelle vous avez finalement opté, et quelle est la signification de tout cela. » (p. 69) Ce qui est aussi simple qu’efficace, car les questions sont toujours plus riches que leurs réponses. On trouve même une citation à la dernière page de l’étude qui résume bien ce que ce blog pourrait surtout reprocher, sous forme de boutade, à l’ouvrage : « Et avec ça je n’ai même pas mentionné les jeux électroniques ! » […comme source de gaspillage de temps !] (p. 169).

Un essai bien en deçà de son ambition qui est de poser la question fondamentale de l’écriture en science humaines sans la limiter à un aspect esthétique. Mais l’ouvrage, certes plus ancien mais aussi inférieur aux Ficelles du métier et à fortiori de Comment parler de la société, demeure tout de même loin au dessus de la préface parfaitement inutile de Jean-Claude Passeron qui a la faiblesse de cumuler à peu près tout ce que dénonce Howard Becker dans son étude : galimatias, mousse, phrases creuses et ampoulées pour un contenu inexistant.

Ecrire les sciences sociales : commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre de Howard Becker [1986], Economica 2004, 208 pages, 19 €.

mardi 9 avril 2013

The ambiguity of play

Les ouvrages américains s’éloignent rarement des game studies, c’est-à-dire que, dans l’esprit anglo-saxons, ces ouvrages de théorie écrit par des praticiens, se doivent d’égrener des recettes opérationnelles pour analyser ou concevoir des jeux dans une perspective professionnelle. L’ouvrage de Brian Sutton-Smith, spécialiste de la pédagogie enfantine, prend quelques distances avec ce modèle sans s’en détacher tout à fait. En effet, dans ce qui constitue le nec-plus-ultra de l’abstraction ludologique pour les anglo-saxons, il s’agit surtout pour l’auteur de reprendre à son compte non seulement les thèses mais aussi la démarche de Johann Huizinga et de Roger Caillois.

Dès le départ, l’existence de sept valeurs (rhetorics) du jeu est postulée, à l’instar des genres de Caillois, et à l’image de Des Jeux et des hommes, le reste de l’ouvrage illustre avec force exemples que ces conceptions sont justes. Sauf que la critique qui était valable pour Caillois en 1958, l’est toujours pour The ambiguity of play en 1997 : la multiplication d’exemples ne vaut pas preuve. En outre, l’absence de questionnement et d’explication sur ce qui a permis à l’auteur de mettre au point ces catégories, parmi toutes les autres possibles, enlève toute possibilité de critique scientifique de la démarche, et par cela de validation scientifique du postulat de base sur lequel repose, comme un château de cartes, l’ensemble de l’essai. Or si l’intitulé de l’ouvrage semblait suggérer de façon originale que l’auteur considérait le jeu comme insaisissable, et stimulait ainsi la curiosité du lecteur qui se demande comment il est possible d’aborder un concept ambigu, en fait l’auteur se contente de prendre acte des contradictions du ludique ce qui lui permet d’introduire, à la façon de R. Caillois, et à défaut d’une définition, une catégorisation de ses fonctions.

C’est sans doute là que ce situe la principale originalité de l’ouvrage, bien que l’auteur n'y prête guère attention : en bon pédagogue, plutôt que de rechercher les différentes natures du jeu, il en circonscrit les différentes fonctions. Certes le tableau récapitulatif, à l’instar de celui de Roger Caillois, frise le ridicule, mais aborder le jeu par sa signification semble une bonne piste. Reste que la liste des valeurs, même après avoir achevé l’ouvrage, semble contestable : quelle différence faire entre l’identité (identity) et l’être (self) ? Pourquoi la relation est-elle absente ? Pourquoi l’ambiguïté du titre ne constitue pas l’une des valeurs du jeu (sinon de constater que la diversité des valeurs rend le ludique ambigu) ? La liste des sept valeurs : progrès, destin, puissance, identité, imaginaire, être, frivolité n’est pas hiérarchisée, et le plaisir qui motive le jeu semble absent. Pourquoi ? Nous ne le saurons pas puisque l’auteur n’explicite jamais l’origine de sa nomenclature.

C’est dommage car, par ailleurs, les réflexions de Brian Sutton-Smith sur les sources de la connaissance (p. 59) ou la pensée de Mihaly Csikszentmihalyi sur le concept d’expérience (« flow », p. 185), sont tout à fait pertinentes. Reste que l’auteur n’arrive jamais à s’abstraire complètement de la méthodologie de ses prédécesseurs et produit donc un livre déclaratif où rien n’est démontré ni même appliqué, si bien qu’on ne sait pas bien quand on le referme ce que celui-ci peut bien apporter, au-delà de son érudition évidente, à la pensée du jeu. En conclusion, voulant insister sur l’aura grandissante du ludique, B. Sutton-Smith semble lâcher un indice en forme d’aveu : « Un cynique pourrait dire que la plupart des sciences sociales sont des jeux de métaphores présentées comme processus mesurables. » (p. 218). Malheureusement, derrière ce bon mot, il s’agit surtout d’un résumé du présent ouvrage. Une déception sur un si beau sujet.

The ambiguity of play de Brian Sutton-Smith, Harvard university Press 1997, 276 pages, 26.50 €

mardi 19 mars 2013

Anthropologie de la communication : de la théorie au terrain

L’intérêt d’examiner le jeu du point de vue de la communication tient en une caractéristique majeure commune : l’interaction, comme Yves Winkin le résume bien : « En voyant dans chaque interaction un rituel de célébration de la société toute entière, Goffman a proposé un passage du micro au macro, qui ne réduisait pas celui-ci à celui-là. La communication envisagée comme performance de la culture accomplit le même trajet, mais, en outre, me semble-t-il, autorise le passage en sens inverse, du macro au micro, par le fait qu’elle agit comme un processus permanent de renforcement des normes sociales. L’interaction accomplit l’institution, tandis que l’institution permet à l’interaction de s’accomplir. La communication consiste en cette double performance. » (p. 124-125). Le jeu réalise la société qui l’a conçu en faisant jouer la potentialité offerte par la transgression fictive des règles sociales par la règle ludique : une expérience de l’ordre social par sa catharsis en quelque sorte. Ce rapprochement du jeu et du social, déjà initié par Erving Goffman dans Les rites d’interaction et Les cadres de l’expérience, est si profond que l’auteur file la métaphore par deux fois.

La première, à la manière de Donald Winnicott, en parlant du jeu comme d'un espace transitionnel entre l’intérieur et l’extérieur  d’un espace, que l’auteur invite ses étudiant à explorer : « Il y a souvent un ‘‘jeu’’ entre les deux espaces. Essayant de le dessiner, vous allez porter votre regard jusque-là. Et la question des pourtours va vous apparaître comme une question qui mérite d’être posée. » (p. 141). Aussitôt c’est le problème des frontières, et de la compréhension que leur existence pose, correspondance dont l’auteur semble s’affranchir aussitôt : « Négociez votre statut avec les autres, forcez-vous à entrer dedans, à jouer le jeu, à ne pas piéger les membres ‘‘naturels’’ du lieu. C’est à la fois un problème méthodologique et un problème déontologique. On ne joue pas avec les gens. Point. » (p. 149-150). Si pour Yves Winkin, la sociologie c’est l’étude de « comment on est membre » de la société, si le jeu suppose une interaction, il suppose surtout une ambivalence, une double appartenance à des univers contradictoires, qui est incompatible avec l’observation participante.

C’est sans doute là l’aspect le plus contestable de sa thèse : en quoi l’observation participante ne devrait pas être un jeu, puisqu’il n’est pas possible de participer et d’être simultanément son propre observateur, témoignant de ce second aspect lorsqu’il raconte ses déboires à Casablanca : « Je me vois alors, comme dédoublé, en train de l’écouter, de lui poser des questions. » (p. 211) Or la mise en cause de la méthode même de l’observation participante pose en creux l’antagonisme ludique de cette technique : « Pour Favret-Saada, l’affect bloque l’écriture (‘‘Dans le moment où on est le plus affecté, on ne peut pas rapporter l’expérience ; dans le moment où on la rapporte on ne peut pas la comprendre’’) Pour moi, l’écriture a permis à la fois de conjurer l’expérience et d’en amorcer la compréhension et l’analyse. » (p. 163). De même, en recourant au concept Goffmanien d’euphorie/dysphorie, suivant que les interactants sont à l’aise ou mal à l’aise, Yves Winkin semble passer à côté de l’interaction ludique auquel pourtant la notion d’enchantement semble aller comme un gant : « On pourrait suggérer que si l’euphorie est relative à l’interaction, et limité comme celle-ci dans le temps et dans l’espace, l’enchantement se rapporterait à des lieux et des paysages créés dans l’intention d’induire chez ceux qui les fréquentent un état de permanence euphorique. » (p. 215-216). Que l’on remplace lieux par espace et l’on retrouve l’espace potentiel de Donald Winnicott.

Or le jeu peut être une réponse satisfaisante à la problématique méthodologique qui implique une distance entre le sociologue et son terrain. Parce que précisément le jeu implique une attitude d’acteur et de spectateur, autrement dit de participant et d’observateur, puisqu’il est à la fois compris dans notre esprit et nous sommes compris en lui, il est à la fois un terrain et une méthodologie idéale : « Je veux que vous utilisiez des lieux simples, ordinaires, parce qu’ils vont se révéler à l’analyse terriblement complexes. (…) tout ce que vous voulez pourvu qu’il s’agisse de lieux aisément accessibles, pourvu que vous puissiez y revenir à l’aise aussi souvent que vous le désirez. » (p. 140). Or quel lieu est plus facile d’accès que nos pensées et notre imaginaire. La méthode est en outre idéale car il s’agit de l’attitude même que nous avons chacun au cours d’une expérience quelconque afin de nous approprier celle-ci : « Le premier extrait montre bien comment les cadres d’une expérience nouvelle sont souvent empruntés à une expérience ancienne : je fais appel à ses souvenirs d’autres randonnées pour tenter de cerner ce qui m’arrive et ‘‘faire monter’’ l’enchantement grâce à l’activation de souvenirs de plaisirs antérieurs. C’est en cela qu’il y a une participation active des touristes à la construction de l’enchantement. » (p. 220).

Un essai stimulant qui applique de façon simple et pratique la pensée d’Erving Goffman au travers d’exemples limpides. Et si le jeu n’apparaît pas faire partie des préoccupations de l’auteur, il se dessine en creux dans l’approche participante proposée.

Anthropologie de la communication : de la théorie au terrain [1996] d’Yves Winkin, Seuil 2001, 321 pages, 7.60 €. 

samedi 9 mars 2013

La lecture comme jeu

La lecture, un jeu ? On imagine au vu d’une telle déclaration que le jeu littéraire existe dans une intertextualité entre les motifs romanesques délibérés et les représentations archétypales et inconscientes du lecteur, dans la connivence entre l’écrivain et son public, dans le jeu du chat et de la souris entre les pièges de l’affect et le dénouement imaginé par l’auteur, dans le jeu, autrement dit, dans cette marge de liberté entre le texte et son interprétation. Par exemple l’étranger, en dépit d’un titre au premier degré qui suggère un métropolitain en Algérie étranger à ses sentiments, est sans doute aussi l’histoire d’un homme pur, tout à ses sensations et qui s’abstient de juger son prochain, que l’humanité condamne à mourir pour lui rappeler sa propre étrangeté et pour que « tout soit accomplit ». Le lecteur, ainsi piégé, finit donc par devenir peu à peu ce héros fictionnel auquel la réalité brutale ne laisse aucune chance : la mort de Meursault signifiant la fin du livre et la victoire de la norme et de la banalité sur l’imaginaire.

Mais il n’en est rien ou presque. Pour Michel Picard, la lecture est jeu surtout parce que c’est une activité, que le livre établit avec son lecteur une aire transitionnelle, et que le lecteur est finalement l’acteur de son « auto-hypnose » en ce que « Cet isolement, ce repli narcissique qui, dans la lecture, correspondent un peu au secret du jeu de l’enfant, signalent assez qu’il s’agit d’une activité ludique historiquement récente, fortement liée à l’individuation dans la société bourgeoise. Ils permettent peut-être de comprendre, outre la suspicion morale (à l’encontre du fameux « vice impuni »), l’étonnant oubli de la lecture comme jeu. »  (p. 46). Finalement si la lecture est un jeu, c’est parce qu’elle partage avec lui une caractéristique honteuse et masturbatoire. Nous avons là le malentendu sur lequel va reposer tout l’ouvrage : l’auteur semble confondre plaisir et jeu. Au point de conclure : « Mais, plus encore que la fameuse substitution de l’audiovisuel à l’imprimé, qui d’ailleurs entretient avec elle des relations complexes, c’est bien cette destruction là, cette déludification, qui entraînera probablement un jour, parmi d’autres catastrophes culturelles incommensurables, la disparition progressive d’un exceptionnel instrument de lutte contre les souffrances, l’angoisse et la mort : la littérature – c'est-à-dire la littérature comme jeu. » (p. 312)

Ce genre de préjugé méprisant est représentatif de la ligne directrice de l’ouvrage : l’audiovisuel n’est pas une activité car il abrutit le spectateur alors que la lecture suscite l’imaginaire, la lecture, ce noble art, va disparaître devant la bêtise du plus grand nombre et la société en sera bouleversée, le vrai jeu est en fait tout entier contenu dans la littérature. A titre d’argument Michel Picard assène plusieurs commentaires composés du genre le plus indigeste qui soit (La maison de Claudine, Les  trois mousquetaires, Madame Bovary…) et dont on ne voit pas, si toute lecture est jeu, en quoi, en tant que simples exemples, ces commentaires prouvent quoi que ce soit. Que l’auteur vienne à commenter le seul motif ludique de tout son essai, et c’est pour montrer son incompréhension du jeu : « ‘‘Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur (…). Il lui semblait que , si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en sortirait (…). Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s’assit à terre devant elle, et demeura immobile, sans dire un mot, dans l’attitude de la contemplation. _ Joue donc, Cosette, dit l’étranger. _ Oh ! je joue, répondit l’enfant.’’ Eh bien, non, Cosettes passives, Petit(es) Chose(s) en face d’une chose, prises dans une relation spéculaire réifiée (…), ces pauvres cosettes-là ne jouent pas. » (p. 52-53). Au-delà de l’« auto-hypnose » chère à l’auteur, Cosette utilise pourtant à sa façon la poupée pour un usage qui lui est propre et qui dépasse la fonction première d’une poupée : elle est donc en train de jouer, quoi qu’en pense « l’étranger », Victor Hugo prenant soin de nous mettre dans la confidence de ce que ressent Cosette.

Un essai fastidieux qui se montre trop souvent sourd à son objet, sauf quand, dans une fulgurance (même si c’est anecdotique), l’auteur évoque une possible ludologie, ce qui est pour le moins novateur en 1986 : « Dans la mesure où il n’existe encore aucune véritable science du jeu, où le jeu prend en écharpe toutes ces spécialités, où surtout il est possible de lui assigner un objet rigoureusement spécifique, il semble tout à fait légitime sur le plan épistémologique de situer l’étude de la lecture littéraire dans le cadre d’une future ludologie générale. » (p. 309)

La lecture comme un jeu de Michel Picard, Les éditions de Minuit, 1986, 320 pages, 28.40 €.

jeudi 28 février 2013

Introduction aux sciences de l’information

En sciences de l’information et de la communication il semble qu’universitaires et bibliothécaires se soient répartis le travail : aux premier la communication, aux seconds l’information. Pourtant c’est toujours à l‘information comme documentation qu’il est fait allusion, comme si la société de l’information n’existait pas. Bien que les ces deux spécialités s’accordent sur l’importance du sens, aucune ne veut céder l’empire du sens à l’autre : l’information est connaissance et la communication ce qui relie les connaissances. Un no man’s land semble délimiter le territoire de chacun, si bien qu’il n’est surtout pas fait état dans cet essai des fondements disciplinaires de l’information (« Nous utiliserons dans ce livre le mot ‘‘information’’ comme terme générique pour couvrir les données, l’information et les connaissances. » [p. 8]) et que celle-ci est traitée exclusivement d’un point de vue documentaire, comme en témoigne le plan de l’ouvrage qui évite soigneusement toute approche épistémologique ou conceptuelle. L'’étude évoque la transmission des informations avant même de détailler la discipline : les professions et les institutions, le traitement du document (mais pas le document lui-même), la recherche d’information (donc pas l’information), les pratiques des utilisateurs (plutôt que les usagers eux-mêmes), et enfin la gestion stratégique de l’information (donc pas plus les stratégies que la société de l’information).

Bien que les auteurs revendiquent une approche pratique, la rareté des ouvrages dédiés exclusivement aux sciences de l’information faisait espérer une volonté de dépasser le simple traité de documentation. Comprendre ce qui fait qu’un document est déclaré porteur d’informations, une typologie des documents (nous n’avons droit en introduction qu’à cette sentence intéressante mais lapidaire : « Les trois dimensions constitutives d’un document : la forme (ou le signe), le contenu (ou le texte), le médium (ou la relation). » [p. 8]), l’articulation entre production, indexation, diffusion, conservation et usage, ou plus simplement ce que sont les sciences de l’information (c’est tout de même l’ambition du titre), aurait été le minimum syndical. Mais l’essai, pourtant collectif, n’a même pas de conclusion, c’est peu dire la confusion qui règne dans l’esprit de ses auteurs. La schématisation du plan nombriliste de l’ouvrage est éloquente : transmission, analyse, recherche, usage puis politique, ce qui montre que les bibliothécaires s’intéressent d’abord à eux-mêmes, puis aux usagers et enfin seulement à la société qui donne un sens à leur mission. En documentation, force est de constater que l’usage n’est sans doute qu’une variable d’ajustement qui sert à justifier après coup le travail documentaire. La question salutaire de l’utilité des institutions de « lecture publique » à l’heure d’Internet n’est pas posée, probablement un sujet tabou. Le lecteur n’a droit qu’à la condamnation de Google (qui pourtant seul a su faire d’un service coûteux une ressource) et à un jugement condescendant sur la jeunesse qui fait confiance à la Wikipedia. En tout cas cette nécessaire attitude critique vis-à-vis de l’information, que prônent les auteurs de l’ouvrage, n'est pas appliquée à leur profession, à fortiori à eux-mêmes.

On aurait espéré pouvoir saisir comment un livre, support fondateur et éponyme de la bibliothèque, est devenu un document et comment sa dématérialisation conduit à repenser l’information qu’il contient, de façon à comprendre le processus qui fait qu’un document naît, vit et meurt, afin de pouvoir l’appliquer à un document encore largement en devenir comme le jeu, mais malheureusement cet essai, pourtant de 2009, est à mille lieux de dépasser les perspectives que se posaient les bibliothèques dans les années 90, au début de leur informatisation. Ainsi on a droit à un long chapitre sur les types d’indexations et leurs défauts, alors que la consultation distante plain texte a déjà, dans les faits, rendu caduques les bases fermées des bibliothèques. Sans doute que la profession ne se posera ces questions essentielles que longtemps après avoir disparue, voire que ce seront les archéologues (paléontologues ?) du prochain siècle qui feront ce constat. Je crois que la seule information que j’ai réussi à extraire de cette « introduction » concerne la classification à facette de Ranganathan : « Selon Ranganathan, cinq facettes sont nécessaires et suffisantes à l’analyse et à la représentation de tout sujet : la personnalité (P) ou l’essence du sujet (p. ex. ‘‘barres’’ dans Moulage de barres d’acier) ; la matière (M) (p. ex., ‘‘Acier’’ dans Moulage de barres d’acier) ; l’énergie (E) ou l’action décrite (p. ex. ‘‘Moulage’’ dans Moulage de barres d’acier ; l’espace (S) et le temps (T). » (p. 75).

Une étude qui marche sur la tête, sans vision globale et dont la portée est parfaitement définie par sa conclusion inexistante.

Introduction aux sciences de l’information [2009] sous la direction de Jean-Michel Salaün et Clément Arsenault, La découverte 2010, 235 pages, 17 €.

mardi 19 février 2013

Encyclopédie des symboles

Plus récent que le Dictionnaire des symboles chez Bouquins, ce volume est le reflet de la position de la Pochothèque face à son concurrent : courir derrière par tous les moyens. L’ouvrage n’est pas original puisqu’il est d’une traduction d’un ouvrage allemand paru sept ans plus tôt, édité avec l’iconographie de la traduction italienne et, paraît-il, quelques compléments franco-français. Malgré son épaisseur conséquente et ses illustrations, cette encyclopédie compte 250 pages de moins que son homologue chez Robert Laffont. La qualité des notices n’a rien à voir, et s’il s’agit d’une synthèse honnête sa seule originalité est d’apporter un point de vue plus germanique à un ouvrage très consensuel, la notice sur le jeu commençant symptomatiquement par une pseudo définition largement inspirée de l’ouvrage de référence de Johann Huizinga, non cité, et posée comme la vérité sur le jeu : « Les jeux sont des activités désintéressées, volontaires, qui se déroulent selon certaines règles et qui recèlent en elles des significations symboliques généralement oubliées. » (p. 335).

La notice présente ensuite les travers des ouvrages ésotériques en présentant des correspondances systématiques : la marelle est le labyrinthe du minotaure, l’enfer et le paradis, le zodiaque… L’énumération de jeux et symboles ne saurait pourtant compenser l’absence de pensée pertinente sur le jeu. S’ensuit alors une suite d’analogies sur le jeu chez Héraclite, puis par le hasard et la nécessité dans la science avec les probabilités et la mécanique quantique. Où se trouve le symbolisme dans tous ces exemples ? Et c’est là le principal reproche : le symbolisme n’est pas l’occasion d’écrire tout au sujet de n’importe quoi (à moins que ce ne soit l’inverse), mais bien l’expression de la valeur implicite des choses (comme le souligne le sous-titre du Dictionnaire des symboles) : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres qui nous permettent d’approfondir un concept au-delà de ce qu’il dit explicitement de lui, et dont notre compréhension s’imprègne à son insu : l’imaginaire collectif, somme de la culture reçue en héritage et produite par les générations qui nous ont précédés.

Dans ce patchwork culturel, seule la citation de Krishna à Arjuna est digne d’intérêt, même s’il on regrette d’autant plus qu’elle ne soit pas commentée : « Entre tout ce qui trompe, je suis le jeu de dés. » (p. 336). En effet, ce jeu de dés peut prendre n’importe quelle forme, n’étant qu’un instrument du hasard, or l’incertitude n’existe que dans les yeux du joueur ; le hasard n’est que le reflet de ses désirs, le résultat réel étant fictif et n’étant en soit que celui d’un cube de bois qu’on dote d’une symbolique à la hauteur des aspirations humaines. La multiplication des exemples : dualité, plaisir, compétition, sexualité, mythe…, sans fil conducteur aucun, ne fait malheureusement que faire apparaître en creux, ce que l’article jeu aurait dû être.

Un dictionnaire sensiblement inférieur à celui de Bouquins, mais qui en constitue un complément honnête par la matière, certes déstructurée, qui le compose.

Encyclopédie des symboles (1989) éditée par Michel Cazenave, Librairie générale française 1996, 818 pages (p. 335-339), 23 €.

samedi 9 février 2013

Traité de la banalité


Nicolas Grimaldi, ancien professeur de philosophie à la Sorbonne, écrit avec cet essai une sorte d’anti-Traité de la méthode, pénétré sans doute en creux par la méthodologie du philosophe cartésien : il ne s’agit pour lui de moins de trouver un point fixe pour la pensée mais l’origine même du questionnement philosophique dont toutes les autres questions découleraient : « Identifiable à l’expérience de la subjectivité, ce monde primordial n’a rien de semblable au système d’opérations et de représentations qu’en construisent les sciences. Parce qu’il est au contraire donné d’emblée à la conscience, la compréhension qu’elle en a spontanément précède et fonde celle de toute autre réalité. Aussi est-ce à ce vécu primitif que toutes les expériences ultérieures se rapportent comme à leur fondement. Il est ce savoir implicite à partir duquel tout autre savoir se déploie. Parce que toute autre connaissance le présuppose et qu’il est donc toujours là sans que nous y pensions en tout ce que nous pensons, il est pour nous la banalité même. » (p. 7) La banalité est donc invisible par sa banalité même, la philosophie doit donc s’en emparer pour analyser en quoi elle nous conditionne.

Egalement spécialiste de Socrate, Nicolas Grimaldi glisse d’un thème à l’autre, non sans rappeler la maïeutique chère au penseur grec : « Parce que tout rapport à l’avenir suppose une expérience de l’attente, et parce que toute attente présuppose l’imagination de ce que nous attendons, j’ai cru ne pouvoir séparer l’imaginaire de la banalité de l’existence. C’est à l’imaginaire que se réfèrent en effet non seulement notre expérience du désir, de la crainte et de l’espérance, mais encore celle de la défiance, du soupçon, et principalement du jeu. Or le jeu consiste à vivre comme si ambigus les rapports du réel et de l’irréel qu’il est même capable de les inverser. Car on ne peut jouer sans se prendre au jeu, ni se prendre au jeu sans feindre que ce ne soit pas un jeu. » (p. 8). En effet, il ne peut y avoir de vie sans son contraire, la mort, seul le temps nous séparant d’elle. La vie nous livre ainsi à l’incertitude et donc à l’attente dans l’angoisse de sa fin, le besoin de lui échapper nous poussant à gagner les contrer de l’imagination, où la mort n’existe pas, afin de nous projeter dans l’avenir pour nous prévenir d’elle. Cette conscience de notre fin prochaine associée à celle d’un monde extérieur, indépendant de notre existence, car constitué de plus de morts que de vivants, selon la formule d’Auguste Comte, nous permet de penser l’au-delà : le passé, le futur et l’imaginaire. L’homme est ainsi un joueur qui tour à tour se prend au jeu, s’activant de son mieux, puis qui regarde le monde poursuivre sa course avec détachement. Il est surtout joueur par le simple fait de pouvoir inventer son avenir, explorant les possibles pour prévenir l’irrémédiable : la fusion de l’imaginaire dans le souvenir, autrement dit du futur dans le passé à travers la seule expérience possible : celle du présent qui force à choisir, faisant de nous les seuls responsables de notre existence.

La démarche intellectuelle de Nicolas Grimaldi, portée par une écriture limpide et élégante, n’est pas sans rappeler l’approche analogie/homologie proposée dans Gregory Bateson dans Comment penser sur un matériel Ethnologique. L’auteur évolue si naturellement d’un thème à l’autre que sa pensée semble glisser sur les choses, ce qui en définitive pourrait être une bonne définition de la banalité : tout ce qui ne saurait retenir notre attention. Ce faisant il s’attaque pourtant au détour de sa réflexion aux principaux sujets humains que la banalité semble cristalliser : la perception, le mal, le travail, l’art, la passion, la servitude, etc. : « Si banales sont les expériences que nous avons tenté d’élucider ici que l’unique justification de notre entreprise serait que le lecteur se surprît parfois d’y reconnaître sa propre pensée, comme si nous n’avions fait que lui tendre un miroir où réfléchir son existence. » (p. 9) Et c’est sans doute là le miracle de cet essai que d’avoir, par la méthode déductive, déroulé la métaphysique comme une pelote, depuis le fil ténu de l’anodin qui effleure à peine, jusqu’au centre, dévoilant les questions essentielles. Après Les jeux des anciens de Louis Becq de Fouquières au XIXe siècle (1831) et Le jeu-projet de François Pingaud à l’extrême fin du XXe siècle (1999), le Traité de la banalité de Nicolas Grimaldi est l’un de ces très rares ouvrages qui mettent le jeu à nu et ouvrent la voie à une science du jeu : la ludologie. Un maître livre.

Traité de la banalité de Nicolas Grimaldi, Presses universitaires de France 2005, 295 pages, 22,50 €. 

mardi 29 janvier 2013

Edgar Morin, aux risques d’une pensée libre

L’idée de faire un bilan de l’apport d’Edgar Morin — pour ses quatre-vingt-dix ans pendant lesquels il a produit plus d’une centaine d’ouvrages et articles — aux sciences humaines et plus particulièrement aux sciences de la communication, aux sciences politiques et aux sciences cognitives, est souhaitable et pertinent. En revanche, le lecteur était en droit d’attendre moins d’interviews, d’éléments bibliographiques, de panégyriques, de soi-disant éclairages biographiques, de rappels de l’importance historique de ses travaux, toutes choses dont le lecteur susceptible d’acquérir l’ouvrage, à la fois connaisseur de l’œuvre et avide de décryptage, n’a aucun besoin mais bien d’une qualification des conséquences des théories d'Edgar Morin sur les sciences précitées et leur enseignement actuel. Or de cela il n'est pratiquement pas question, au point qu’on reste dubitatif du manque d’intelligence entre ses continuateurs et la pensée d’Edgar Morin, et qu’on s'inquiète légitimement de ce que les coordinateurs de l’ouvrage et rédacteurs de la quatrième de couverture, qui affirme le contraire, aient bien lu les participations que celui-ci renferme, voire si la révolution Edgar Morin a bien eu lieu.

Si chacun se targue haut et fort de l’effet qu’a eu la lecture / rencontre / enseignement / collaboration avec Edgar Morin, la conséquence concrète de la pensée complexe sur les contributions est proche de zéro. Je n’ai dénombré que trois contributions qui prennent le risque de résumer sa pensée et d’en tirer des conséquences sur leur étude, dont deux n’émanent même pas de chercheurs ! A croire que plus on parle de la pensée complexe moins on s’en sert. Or le plus consternant est que cet ouvrage à forte connotation hagiographique, malgré la dénégation de ses auteurs, sera le meilleur argument pour les détracteurs de la pensée d’Edgar Morin : une Méthode en 6 volumes, près de 50 articles dans ce numéro sur le sujet et rien ou presque de concret à tirer d’elle. La montagne a accouché d’une souris. Chacun loue le génie de la Méthode et de son auteur, mais personne ou presque ne s’en sert, ni ne fait tout au moins ce constat, qui aurait pu fonder les prémisses d’une approche critique. En résumé, il semble qu’il soit de bon ton de se réclamer d’Edgar Morin et donc d’apparaître comme un penseur complexe, ne serait-ce que pour fustiger ses contradicteurs comme des penseurs de la simplification : à défaut de savoir de quoi il en retourne, c’est plutôt commode.

Fort heureusement trois articles échappent à ce naufrage et, comme par hasard tout trois interrogent l’ambivalence même du terme de communication qui est utilisé par les chercheurs comme un échange alors que dans les médias celle-ci est le plus souvent unilatérale. Laura Maxim, s’interrogeant sur la façon dont les industries chimiques tentent de communiquer une image positive, constate : « L’approche sélective ‘‘positivante’’ n’était vouée à l’échec, justement par le fait qu’elle ignore cette dualité, positif-négatif, de l’opinion du récepteur ? Tronçonner le sujet qui l’intéresse pour ne le traiter que partiellement, n’est-ce pas une stratégie qui peut finalement engendrer encore plus de méfiance ? » (p. 259-260). Dans le second, pour Pierre Zémor, Conseiller d’Etat, les trois principes au fondement de La Méthode constituent en même temps les fondements de la communication : « Le principe dialogique propose de ne pas exclure, dans une discussion, le point de vue opposé et même de le garder à l’esprit. (…) Autre principe, celui ‘‘hologrammatique’’ de la réciprocité des emboîtements du tout et des éléments vient utilement rappeler  qu’un communiquant public doit dire l’insertion d’une  décision dans une politique publique et son influence en retour. Le principe de récursion organisationnelle  met en évidence les liens de production entre une action ou l’émission d’un message et leurs effets, qui à leur tour sont à l’œuvre, s’autonomisent  et viennent alimenter les sources. » (p. 215).

Enfin, l’article le plus en adéquation avec La Méthode émane logiquement d’un institut des systèmes complexes qui seul tente de poser l’implication méthodologique du paradigme posé par Edgar Morin : « Nous appellerons ‘‘complexe’’ une approche qui vise à comprendre comment la dynamique d’interaction entre des entités micro parvient à créer une unité à un autre niveau d’observation macro. » (p. 146). « Cette définition de l’‘‘approche complexe’’ offre plusieurs avantages, dont celui de ne pas associer la complexité à l’objet, mais au regard d’un observateur sur cet objet, outre sa capacité de compréhension. (…) Il peut s’agir d’étudier un système précis à l’intérieur d’une discipline (physique : émergence du caractère fragile ou ductile d’un métal en fonction de sa structure) ou au croisement de plusieurs disciplines (collaboration entre médecins et mathématiciens sur un modèle multi-agents de la leucémie) ; il peut s’agir d’études théoriques transversales sur les caractéristiques génériques de certaines classes de systèmes (étude du nombre d’états stables dans un réseau d’interactions en fonction de la taille du réseau) ; il peut s’agir d’un travail réflexif dans lequel les ‘‘sciences de la complexité’’ questionnent leurs fondements et leurs méthodologies (en quoi une approche générique renseigne-telle sur un système spécifique ?  L’unité macroscopique est-elle objective ou subjective ?). Ainsi définie, une ‘‘science de la complexité’’ peut prétendre à une certaine indépendance tout en interagissant avec l’ensemble des disciplines scientifiques. » (p. 147).

C'est peu, d'autant que toutes ces assertions auraient trouvé dans le jeu, à fortiori la ludologie, une résonance particulière à ces questionnements de méthode et de terrain. Malheureusement, si Morin a toujours regardé le domaine ludique avec bienveillance, il ne l’a jamais embrassé en tant qu’illustration de sa Méthode, il serait donc un peu audacieux d’en attendre davantage de ses continuateurs. Un ouvrage qui fait réfléchir, mais paradoxalement moins sur la pensée complexe que sur ses aboutissements.

Edgar Morin, aux risques d’une pensée libre numéro coordonné par Alfredo Pena Vega et Stéphanie Proutheau, 2010, Hermès n°60, 313 pages, 25 €.

samedi 19 janvier 2013

Dictionnaire des symboles

Ouvrage original paru en 1969, le dictionnaire des symboles a acquis depuis ses lettres de noblesse, les notices étant particulièrement complètes et bien rédigées, et ouvrant sur plusieurs références bibliographiques. Je ne détaillerai ici que la notice Jeu, mais ce dictionnaire est sans doute avec Le trésor de la langue française et l’Atlas sémantique, l’un ouvrages à avoir toujours sous la main pour accéder à l’imaginaire collectif et penser au-delà des lieux communs. Bien sûr, le revers de la médaille est que ses longues notices favorisent la qualité à la quantité, et certains concepts ne sont pas référencés.

L’ouvrage réussit cependant le tour de force d’être consensuel sans être banal ou superficiel : « Le jeu est fondamentalement un symbole de lutte, lutte contre la mort (jeux funéraires), contre les éléments (jeux agraires), contre les forces hostiles (jeux guerriers), contre soi-même (contre sa peur, sa faiblesse, ses doutes, etc.). » (p. 538). On y trouve certes aussi les erreurs répétées de tout temps, mais elles sont en cela la synthèse de la bibliographie sur le sujet : « Les jeux sont à l’origine liés au sacré, comme toutes les activités humaines, et les plus profanes, les plus spontanés, les plus exempts de toute finalité consciente dérivent de cette origine. » (p. 538). Il est en effet bien plus probable que le sacré dérive du jeu, ô sacrilège, que l’inverse, le jeu précédant chez l’homme la conscience du divin, comme le jeu animal précède le jeu humain. La notice se poursuit d’ailleurs par la description du jeu mythique qui précède le jeu religieux : « Le jeu ou cles est en Irlande la performance à la fois sportive et guerrière don un héros est capable et par laquelle il surprend, déconcerte ou émerveille ses adversaires. Plus le nombre de jeux auxquels il se livre est grand et plus il a des chances d’être célèbre. Cuchulainn pratique ainsi plusieurs dizaines de jeux différents. » (p. 539).

Mais le plus intéressant est sans doute le rapprochement entre le jeu et le psychodrame de Moreno (ce qui n’est pas sans rappeler Des Jeux et des hommes d’Eric Berne) où le jeu devient un moyen propre d’expérience, à même de rendre compte de façon plus transparente des profondeurs de l’âme qu’un quelconque discours : « La plupart des actes de la vie spontanée échappent à l’observation. Quand un sujet est en consultation, il s’efforce d’expliquer le passé qu’il décrit ; il ne s’absorbe pas entièrement dans une situation, vécue ici et maintenant ; sa spontanéité profonde ne réussit pas à se manifester. Imaginons au contraire qu’il accepte par jeu de vivre une situation inventée, mais dans laquelle il pourrait se sentir impliqué. Il ne s’agit pas pour lui de reconstituer une scène passée, car l’effort de mémoire, la crainte d’une confession  implicite ou le refus de trahir pourraient gêner la libre expression de la spontanéité. Non, il vivra une scène imaginaire qui pourrait être sa propre histoire,  mais dont il est convenu qu’elle ne l’est pas nécessairement ; il s’exprime et réagit en toute liberté, sans contrainte ni entrave d’aucun ordre. (…) On voit monter l’angoisse, se décharger soudain une agressivité longtemps contenue, éclater des conflits, sourdre des faux-fuyants pour éluder les problèmes que l’on sent poindre,  et le drame se concentre inexorablement, peu à peu, sur un foyer qui devient incandescent, qu’on en peut plus fuir ni dissimuler. » (p. 540-541). Présenté ainsi, le jeu devient méthode de connaissance de soi qui repose moins sur la somme des actions passées que sur les schémas comportementaux, sur l’être plutôt que le faire ou l’avoir.

C’est là un des points forts de ce dictionnaire qui, tout en réalisant naturellement la synthèse des principales sources, ne dédaigne pas de s’écarter des sentiers battus pour proposer des interprétations, sinon des rapprochements stimulants. Un ouvrage à conserver à portée de main.

Dictionnaire des symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Robert Laffont 1969, 1060 pages (p. 538-541), 21.50 €.

mercredi 9 janvier 2013

Des jeux et des hommes

La traduction française du titre Games people play, qui rappelle volontairement l’ouvrage éponyme de Caillois, fausse d’emblée un peu la donne, mais ce faisant introduit sans doute une notion qui échappe, ou peut-être sur laquelle l’auteur commet sciemment une impasse : alors qu’Eric Berne recourt sans cesse au terme de jeu, voire qu’il fonde le jeu comme obstacle autant qu’antichambre de l’intimité, plus complexe que l’opération (activité dont on souhaite tirer un profit), à fortiori que le passe-temps (parler boulot, faire des réunions entre amis, commenter les résultats sportifs) ou dans sa version la plus simple, que  le rituel (« bonjour, comment ça va ? »), il ne définit jamais le jeu psychologique par rapport au jeu traditionnel. Sa vision du jeu a au moins l’avantage de ne faire aucune distinction, et d’en proposer une vision totalitaire (nous jouons tous des jeux, et ce malgré nous) et profondément pessimiste :

« Un jeu, c’est le déroulement d’une série de transactions cachées, complémentaires, progressant vers un résultat bien défini, prévisible. Sur le plan descriptif, il s’agit d’un système récurrent de transactions, souvent répétitives, superficiellement plausibles, à motivation cachée ; ou bien, en langage plus familier, d’une série de « coups » présentant un piège, ou « truc ». Les jeux se différencient nettement des procédés, rituels et passe-temps par deux caractéristiques majeures : 1) leurs qualité secrète, et 2) le « salaire ». Tout jeu, d’autre part est malhonnête à la base, et son résultat présente un caractère dramatique, _ nous voulons dire : autre que purement excitant. » (p. 50)

Si la définition est inattaquable, un jeu est bien une activité à double niveau servie par un enjeu qui la justifie, la terminologie faussement morale est maladroite puisque ces jeux, qui se font souvent malgré nous, sont le fait de la lutte de notre moi parent et de notre moi enfant au détriment de notre moi adulte. Il s’agit donc d’une lutte à double niveau, dont nous ne maîtrisons que la motivation de surface. L’analyse transactionnelle d’Eric Berne a donc l'intérêt de nous faire prendre conscience de ce qui se joue malgré nous en nous et par nous. Le caractère dramatique (qui étymologiquement, telle une stimulation, pousse à l’activité) nous montre que ce qui dans le jeu relève de l’exploration « purement excitante » de notre créativité et de notre potentialité, relève dans la réalité, celle de notre existence, plutôt de la duplicité et de la préméditation (recherche calculée de conséquences préjudiciables).  

« Si quelqu’un demande qu’on le rassure, et, après l’avoir été, tourne de façon quelconque la chose au détriment du « rassureur », il s’agit d’un jeu. En surface, donc, un jeu ressemble à un système d’opérations, mais d’après le « salaire » il devient apparent que ces « opérations » étaient en réalité des manœuvres ; non pas d’honnêtes requêtes mais des « coups » dans le jeu. » (p. 50-51). Ainsi pour Berne, qui se place dans une perspective sociale puisque transactionnelle, nous nous jouons d’abord des autres, et en désespoir de cause nous finissons par jouer contre nous-mêmes. La désactivation de nos jeux reposerait alors sur trois étapes : la conscience (être au monde), la spontanéité (être soi), l’intimité (être aux autres).

Cette réorganisation des rapports humains arrive pourtant bien tard, et le livre égrène de façon hétéroclite tous les types de jeux auxquels l’auteur a été confronté, de façon détaillée ou laconique, sans que jamais Eric Berne ne cherche à construire une nomenclature de jeux fondamentaux ou hybrides. Seule la conclusion remet un peu d’ordre, mais la lecture du livre laisse une impression confuse où l’auteur semble oublier que la plupart des jeux se jouent malgré nous et à nos dépens et que, tout en rappelant que les personnalités parent et enfant sont nécessaires à notre équilibre, il ne valorise que l’adulte ; d’autant qu’il donne la désagréable impression de réduire l’intégralité de nos comportements à des jeux, ce qui paraît pour le moins malsain et dangereux.

Un ouvrage néanmoins fascinant, qui fait penser plus qu’il ne pense, et qui montre que, bien avant le concept fumeux de gamification et bien malgré nous, le jeu est partout, pour le meilleur et pour le pire.   

Des jeux et des hommes d’Eric Berne (1964), Stock 1967, p. 215, 17 €. 

samedi 29 décembre 2012

Les jouets

Mythologies rassemble les croyances et travers des contemporains de Roland Barthes à travers une série d’articles que l’auteur a fait paraître de 1954 à 1956, le style y est donc alerte et ironique et ne constitue pas en soi une œuvre de recherche : « Nous voguons sans cesse entre l’objet et sa démystification, impuissants à rendre sa totalité : car si nous pénétrons l’objet, nous le libérons mais nous le détruisons ; et si nous lui lissons son poids, nous le respectons, mais nous le restituons encore mystifié. » (p. 272). La vision d’un intellectuel sur le jouet et ses mutations pendant les Trente glorieuses, âge d’or du consumérisme, semble une chance, et l’on retrouve avec plaisir une thèse, à priori originale, servie par une plume adroite : « Les jouets courants sont essentiellement un microcosme adulte ; ils sont tous reproduction amoindries d’objets humains, comme si aux yeux du public l’enfant n’était en somme qu’un homme plus petit, un homonculus à qui il faut fournir des objets à sa taille. » (p. 63) reformulé plus loin ainsi : « Le jouet français est comme une tête réduite de Jivaro, où l’on retrouve à la taille d’une pomme, les rides et les cheveux de l’adulte. » (p. 63-64)

Le problème est qu’au-delà d’une pensée simplificatrice, puisque l’auteur s’imagine que l’enfant innocent est corrompu par un adulte sans scrupule qui lui impose ses préoccupations et sa vision du monde, celle-ci oublie carrément que le succès d’un jouet est d’abord le fait des enfants. Suit alors un argumentaire sur le rôle colonialiste et castrateur du jouet moderne : « On peut par là préparer la petite fille à la causalité ménagère, la ‘‘conditionner’’ à son futur rôle de mère. Seulement, devant cet univers d’objets fidèles et compliqués, l’enfant ne peut se constituer qu’ne propriétaire, en usager,  jamais en créateur ; il n’invente pas le monde il l’utilise : on lui prépare des gestes sans aventure, sans étonnement et sans joie. » (p. 64) Le jouet est donc le cheval de Troie des adultes qui va permettre de leur imposer leur futur rôle malgré eux, d’en faire des futurs propriétaires, des Philistins derrière lesquels le bourgeois semble même percer, par opposition à l’artiste créateur qu’ils sont chacun dans l’âme. C’est beau mais complètement ignorant de l’usage transgressif qui est fait par les enfants, le Goldorak en plastique pouvant être tour à tour détourné en fusil, en monstre, voire en pouce à se mettre dans la bouche, comme l’explique bien Gilles Brougère dans Le jouet : valeurs et paradoxes d'un petit objet secret. L’appropriation chez les enfants est la marque de leur créativité, les deux termes ne s’opposent pas.

Le monde est binaire et manichéen, après les bons (créatifs) et les mauvais usages (appropriation),  il y a les bons (les jouets de construction) et les mauvais jouets (les autres), les bons et les mauvais matériaux : « L’embourgeoisement du jouet ne se reconnaît pas seulement à ses formes, toutes fonctionnelles, mais aussi à sa substance. Les jouets courants sont d’une matière ingrate, produits d’une chimie, non d’une nature. Beaucoup sont maintenant moulés dan des pâtes compliquées ; la matière y a une apparence à la fois grossière et hygiénique, elle éteint le plaisir, la douceur, l’humanité du toucher. » (p. 64). Derrière ce mythe du « bon jouet », simple et naturel comme Vendredi, le paradoxe n’étouffe pas l’auteur qui condamne dans la même phrase le jouet grossier et ingrat et l’embourgeoisement. Pourtant si le jouet évolue vers l’industrialisation, voyant son prix baisser en même temps que son accessibilité augmente, c’est que précisément le plastique lui permet de s’affranchir des classes bourgeoises pour s’installer chez les classes populaires.

Ce regret du jouet de son enfance, Roland Barthes le transforme en critique des jouets modernes avec ce même rejet de la complexité et de la gadgétisation dont rendaient compte les témoignages réunis par Robert Jaulin dans Jeux et jouets : essai d’ethnotechnologie, sauf que cette fois la critique sort de la bouche d’un intellectuel qui ne fait que flatter le goût d’un lectorat acquis d’avance. On ne peut louer que le jeu s’ouvre aux classes populaires et condamner sa complexification, qui recouvre des suggestions d’usage, réclamant au contraire moins d’efforts d’appropriation de la part des enfants afin de s’ouvrir à un public plus large. Militer en creux d’une part pour l’accès du plus grand nombre à la culture (sous couvert de fustiger l’embourgeoisement) et déplorer d’autre part que la culture y subisse au passage une transformation au contact des classes populaires est antithétique. Une critique simplificatrice, mais en cela éclairante, sur le désarroi d’une certaine intelligentsia devant l’émergence de la société de consommation moderne dans l’après-guerre : « Et ce que j'ai cherché en tout ceci ce sont des significations. Est-ce que ce sont mes significations ? Autrement dit, est-ce qu'il y a une mythologie du mythologue ? Sans doute, et le lecteur verra bien lui-même mon pari. » (p. 10). Hélas.

Mythologies [1957] de Roland Barthes, Seuil 1970, p. 63-65, 6.10 €.

mercredi 19 décembre 2012

Le jeu

Paru pour la première fois en 1941, l’essai d’Henri Wallon a fait date au point qu’il est souvent cité par l’épistémologie, en particulier par Le jeu pour le jeu de Joseph Leif et Lucien Brunelle, ou plus récemment par Gilles Brougère dans Jouer / apprendre. Dans une langue simple, cette étude résume les caractéristiques du jeu, même si elle n’apporte plus autant soixante-dix ans après sa parution. Etrangement l’ouvrage détaille peu ce qui en fait la spécificité du jeu pour l’enfant, même si le parti pris psychogénétique de l’auteur résume parfaitement le rôle du jeu pour l’homme et plus largement tous les être pensants : « Le jeu est sans doute une infraction aux disciplines ou aux tâches qu’imposent à tout homme les nécessités pratiques de son existence, le souci de sa situation, de son personnage. Mais, bien loin d’en être la négation ou d’être le renoncement, il les suppose. C’est par rapport à elles qu’il est goûté comme une détente, et aussi comme une reprise d’élan ; car, à l’abri de leurs exigences, il est le libre inventaire et la mise au point de telles ou telles disponibilités fonctionnelles. » (p. 62). C’est simple et clair, surtout si on compare ce texte à celui de Jeux de velus de Claude Bensch qui réussit à faire moins bien quelque soixante ans plus tard.

L’auteur accomplit une synthèse pertinente des connaissances de son époque en y ajoutant sa propre touche : « On a pu appliquer au jeu la définition que Kant a donné de l’art : ‘‘une finalité sans fin’’, une réalisation qui ne tend à rien réaliser que soi. Dès qu’une activité devient utilitaire et se subordonne comme moyen à un but, elle perd l’attrait et les caractères du jeu. » (p. 59). Le caractère hédoniste du jeu est ainsi posé même si pour l’enfant il est analysé dans une perspective d’apprentissage. Par opposition, le jeu des adultes est donc pour Henri Wallon le seul réellement gratuit… donc inutile : « Provisoirement isolées, ces fonctions ne répondent pas au plan d’affectivité efficace qui est devenu celui de l’espèce. Aussi leurs manifestations ont-elles quelque chose d’inutile et de gratuit. Elles semblent jouer pour elles-mêmes. Et c’est ainsi qu’elles peuvent rappeler les jeux de l’adulte. » (p. 60). Ce qui montre surtout qu’en dépit d’un raisonnement solide, l’auteur butte encore et toujours sur ses préjugés : le jeu est la chose de l’enfant et ne saurait qu’être une survivance régressive chez l’homme mature. Pourtant, comme l’ont rappelé depuis Bruno Bettelheim dans Une Psychanalyse du jeu ou Stéphane Jacob dans Petits joueurs, aucune activité source du plaisir ne saurait être gratuite.

D’autre part, en matière de définition, Henri Wallon peut être considéré comme l’inspirateur de Colas Duflo dans Jouer et philosopher, puisque pour lui : « Le jeu résulte lui-même du contraste entre une activité libérée et celle où normalement elle s’intègre. C’est entre des oppositions qu’il évolue, en les surmontant qu’il se réalise. » (p. 67). On n’est donc pas loin de « L’invention d’une liberté dans et par une légalité. » Quant à la composante du hasard, elle est abordée dans sa capacité à créer l’événement : « Le hasard est l’antidote du destin quotidien, il contribue à y soustraire le jeu. » (p. 69). Sans doute cette analyse profite en creux de l’absence de celle de Roger Caillois qui n’est alors pas encore écrite, puisque par la suite, pour toute justification du hasard comme caractéristique intrinsèque du jeu, nous n’aurons plus droit qu’à la citation du seul nom de Caillois ou du terme alea. Enfin l’auteur innove en délaissant le symbolisme et en insistant sur l’expérience ludique, moyen privilégié d’appropriation et de compréhension de la part de l’enfant : « Des enfants qui jouent au ‘‘papa et à la maman’’ ou ‘‘au mari et à la femme’’ cherchent évidemment à reproduire les faits et gestes de leurs parents, mais leur curiosité les pousse à  vouloir éprouver les motifs intimes de ce qu’ils imitent, et, faute d’en avoir la connaissance,  c’est dans leur expérience personnelle qu’ils puisent. » (p. 72).

Ainsi, en 1941 Henri Wallon montre la voie à suivre pour les recherches postérieure et va plus loin que bien de ses continuateurs. Une bonne synthèse dont l’intérêt actuel dans la compréhension du jeu reste cependant surtout historique.

L’évolution psychologique de l’enfant (1941) d’Henri Wallon, Armand Colin 1968, pages 57-73, épuisé, autre édition disponible : 20.80 €.

samedi 1 décembre 2012

Art du jeu jeu dans l’art : de Babylone à l'Occident médiéval

Avec une exposition portant sur  le jeu dans l’art, l’on pouvait légitimement s’attendre à de beaux objets, mais pas seulement. En effet, c’est bien de l’art du jeu dont il s’agit en premier lieu. Du moins c’est ce qu’annonce le panonceau introductif de la salle, dans le superbe frigidarium des thermes de Cluny : « Réunissant environ 250 œuvres, cette exposition se propose de constituer une étape de synthèse et de prospection pour des recherches actuellement très dynamiques sur le thème des jeux de plateau et leurs accessoires du hasard. » Effectivement les panonceaux explicatifs replacent les jeux dans leur contexte et les cartels évitent de se limiter à la technique de réalisation, même si leur organisation dans un ordre souvent différent de celui des objets des vitrines qu’ils commentent gêne considérablement la compréhension. On ne s’étonne pas de retrouver une grande partie des objets de l’exposition de 2009 Jeux de princes, jeux de vilains de la BNF, essentiellement issus de fonds français. Les objets sont organisés par thème : jeux de l’Antiquité, jeux de hasard… Sans que l'on ne voit bien ce que ces catégories plus muséographiques que ludologiques dévoilent de l’art du jeu.

L’exposition comportant moins d’une dizaine de panneaux d’explication, elle trouve pourtant l’occasion de commenter l’absent au risque de paraître ridicule : « Si aucune certitude n’est possible, il est néanmoins permis d’envisager qu’une origine des jeux de plateau se situe dans le Croissant fertile, au VIIIe millénaire avant notre ère. » Au-delà du ridicule de vouloir poser une date précise sur le phénomène ludique, cette datation est d’autant plus téméraire qu’un autre panneau, moins incertain celui-là, explique : « La plus importante découverte de ces dernières années pour l’histoire des jeux est sans doute celle des tombes de Juroft en Iran. Parmi le mobilier funéraire d’une culture vieille d’environ 4000 ans, des plateaux de jeu ont été mis au jour, ou des serpents en relief s’entrelacent pour former trois rangées de douze cases réparties en deux groupes de six. Ce jeu apparaît donc comme le premier conçu en lien avec le dé cubique à six faces. » Quand on sait que le Senet a à peine plus de 5000 ans et le jeu royal d’Ur de 4500 ans, on ne voit pas trop ce qui permet à ce jour de prétendre que les jeux de plateau ont 10 000 ans, alors que les dés les plus anciens retrouvés n’ont pas la moitié de cet âge.

Mais parfois les commissaires de l’exposition se mouillent de façon plus heureuse, s’écartant enfin de l’objet pour interroger la pratique qui se cache derrière, proposant timidement quelques interprétations du phénomène ludique : « Dès les origines, la fascination des hommes pour les jeux trouve sans doute fondement dans une quête de la maîtrise du hasard. C’est peut-être parce qu’ils mettent en perspective le destin que les jeux ont constitué un support privilégié pour les artistes. » Cette maîtrise passe par la lutte pour un enjeu, sa propre existence, car « Le plateau sur lequel sont lancés les dés, et où sont dressés des pions de joueurs s’affrontant, semble bien avoir été de tout temps envisagé comme un champ de bataille miniature. C’est ce que nous suggèrent les pions en forme de captifs dans le monde égyptien. » puisque « Sur un mode symbolique la vie est mise en parallèle avec la partie de jeu, le destin avec le hasard. Le pion, portant parfois le nom de son propriétaire, est l’intercesseur du joueur, et le plateau de jeu doté d’un départ et d’une arrivée, d’un début et d’une fin, de l’itinéraire de vie. » Il est dommage que cette interprétation n’ait pas servi de fil conducteur à l’exposition, ce qui auraient permis de dépasser le simple culte du bel objet et de l’exotique, qui ne disent rien alors que l’or et l’art sont les meilleures preuves de l’importance de leur signification aux yeux de leurs commanditaires.

C’est sur ce point précis que la boutique fait mieux que le musée en proposant des reconstitutions de jeux anciens, invitant enfin à passer à l’acte, et à dépasser l’anecdotique. Comme pour rappeler en creux qu’un musée devrait être un parcours initiatique et non un état des collections existantes. Au regard de l’exposition Game story et surtout Des jouets et des hommes au Grand Palais, un essai encourageant mais pas encore transformé.

Art du jeu, jeu dans l’art : de Babylone à l’occident médiéval, musée de Cluny, Paris, exposition du 28 novembre 2012 au 4 mars 2013, entrée plein tarif 8.50 €.